Le péril jaune persiste

Les Simpson
Photo: Twentieth century fox Les Simpson

«D'oh!», comme dirait l'autre. Le péril jaune est persistant. Depuis 20 ans, exactement aujourd'hui, les Simpson, famille drôlement dysfonctionnelle imaginée par Matt Groening, répandent leur humour cynique et grinçant partout sur la planète. Retour sur deux décennies d'une amusante révolution télévisuelle, d'irrévérence et d'influence qui n'ont pas épargné le Québec.

La conversation téléphonique a des tonalités insolites. Depuis quelques minutes à l'autre bout du fil, une femme se souvient et décrit: la première fois, le poisson à trois yeux, les attaques contre George Bush, la vie de famille, les vedettes de passage... Les mots «intelligent», «subtil» et «habile» sont même lancés dans le feu de l'action. Avec dans le fond de cette voix féminine, un je-ne-sais-quoi de très familier, comme si Bart Simpson, le fils instable d'une célèbre famille, était en train de réfléchir sur lui-même. Sérieusement.

«Quand on a commencé, on ne s'attendait tellement pas à ce que ça dure aussi longtemps. Mais cette émission est tellement extraordinaire qu'il ne pouvait pas en être autrement», ajoute Johanne Léveillée, actrice qui fait parler en français le plus espiègle des gamins du petit écran, dans son existence québécoise. Et ce, depuis deux décennies.

L'anniversaire est aussi percutant que les chutes à répétition d'Homer depuis le sommet d'une falaise. Il y a 20 ans, aujourd'hui même, Homer, Bart, Lisa, Marge et Maggie prenaient place pour la première fois sur le divan familial, dans le générique de l'épisode intitulé Simpsons Roasting on an Open Fire (Homer au nez rouge, en français). La scène, déclinée à ce jour 449 autres fois, s'est jouée ce soir-là sur les ondes du réseau Fox aux États-Unis. Il était 20h30. Une nouvelle série télévisée venait de voir le jour. Et elle allait devenir culte.

«Les Simpson, c'est un phénomène majeur des dernières années, résume le spécialiste de la culture populaire, l'américain Bob White, du département d'anthropologie de l'Université de Montréal. Il marque un tournant en faisant entrer pour la première fois le dessin animé au petit écran à une heure de grande écoute. C'est aussi une émission iconique à l'origine d'une révolution puisqu'elle a fait passer le divertissement familial de l'humour classique à l'humour ironique et caustique de plus en plus répandu aujourd'hui.»

Avec des personnages façonnés quelques années plus tôt dans des capsules diffusées dans le Tracey Ullman Show, Les Simpson avait un destin tout tracé en devenant les Simpson, ce 17 décembre 1989: amener dans le champ gauche la critique de l'héritage des années Reagan qui, pendant deux mandats, avaient ramené au centre de l'Amérique les valeurs familiales traditionnelles tout en déplaçant la morale nationale à droite.

Rire du conservatisme

Pour arriver à leurs fins, Groening et sa bande imaginent alors le pire dans ce cadre conversateur et rigoriste: un clan fondé dans une banlieue ordinaire, par Marge, la ménagère filiforme aux cheveux bleus, et Homer, le gros, chauve, stupide, après un accouplement improvisé dans le moulin miniature d'un terrain de minigolf. Le duo a trois enfants: un nihiliste, une moralisatrice et une muette. Il évolue dans une ville contrôlée par un maire adultère et véreux et soumise au diktat d'un industriel pollueur. Pas joli, joli.

Le ton est donné. Le génie de la création fait le reste. «Le secret de ce succès tient dans la finesse de la critique sociale», lance Éric Plourde, «simpsonologue» et auteur d'une étude sur les traductions françaises de cette série (La France et le Québec ont leur propre doublage). «Mais il y a plus: on aime aussi les nombreuses références à d'autres éléments de la culture populaire, musicale ou cinématographique qui traversent l'oeuvre pour la rendre encore plus intelligente.»

Cette intertextualité, le fidèle des Simpson en raffole d'ailleurs, s'émouvant devant la relecture de la scène de la douche du Psycho d'Hitchcock qui met en scène une Maggie ultra-iolente qui frappe son père à coups de marteau dans le sous-sol du bungalow, ou encore en revivant avec sourire en coin un bout d'Amercian Graffiti avec Lisa et ses amis. La magie opère d'ailleurs autant en version originale que dans l'adaptation locale qui, depuis 20 ans, a elle aussi réussi à trouver sa place dans notre paysage culturel et les plans de rediffusion de plusieurs chaînes spécialisées.

«C'est ancré, et plus fortement que pour les Pierrafeu [autre dessin animé culte doublé ici dans les années 1970], assure Johanne Léveillée, qui dirige aussi le plateau de doublage de la série. On s'identifie ainsi plus facilement à cette famille et à cet univers parsemé désormais de références très locales.» Marie Laberge, Gregory Charles et même Le Devoir sont du nombre.

Succès et doute

En juillet dernier, la série, en entrant dans sa 21e saison, a pulvérisé un record en devenant la comédie de situation diffusée le plus longtemps au monde, record détenu jusque-là par les Aventures d'Ozzie et Harriet, une vieillerie télévisuelle servie en 435 épisodes sur ABC d'octobre 1952 à septembre 1966.

L'exploit est toutefois loin d'assurer la survie des Simpson pendant encore 20 ans, croient d'ailleurs les fans, dont plusieurs commencent à déplorer l'usure des lieux, tout en continuant à les fréquenter. «C'est vrai que c'est moins bon», dit M. Plourde. «Il y a des signes d'essoufflement, ajoute M. White. Mais on regarde ça par habitude.»

Gags moins percutants, personnages secondaires moins développés, fil conducteur manquant, les critiques sont désormais nombreuses. Elles ont aussi été concentrées cette semaine sur le site de CNN, où une question ne laissait pas de place à l'imagination: «Est-ce le temps pour les Simpson de partir?»

Pour un anniversaire, la formule fait aussi tache que des miettes de beignes sur le chandail d'Homer. Elle met aussi de la pression sur les créateurs à la veille de la diffusion de l'épisode anniversaire, tactiquement présenté le 10 janvier prochain sur les ondes de Fox. Coréalisé par Morgan Spurlock (Supersize Me), l'événement s'intitule The Simpson 20th Anniversary Special: in 3D! on Ice et pose finalement le cadre idéal pour voir si, face aux reproches et la critique, la p'tite famille de Springfield va réussir à bien patiner pour s'en sortir.
2 commentaires
  • Jean-Serge Baribeau - Abonné 17 décembre 2009 11 h 14

    THE SIMPSONS en version québécoise: une tricherie

    Intéressant texte sur cette glorieuse et «subversive» série intitulée THE SIMPSONS!

    J'aimerais noter, en passant, que le vieil Homer est à la fois stupide et très futé. Il est à la fois égoïste et, malgré tout, assez dévoué lorsqu'il s'agit d'aimer et de «défendre» sa famille. C'est un être éminemment paradoxal, tout comme Marge et de nombreux autres personnages. Le personnage le moins paradoxal et le plus «campé», c'est le vieux Burns, cette crapule sans foi ni loi (sauf, bien entendu, la loi du profit et de l'accumulation des richesses).

    Je pense que les Québécois qui n'ont jamais vu et entendu l'émission dans sa version originale anglo-états-unienne n'ont jamais vu et entendu la «vraie» émission, laquelle se déroule aux États-Unis et non au Québec. Même remarque pour KING OF THE HILL ou pour d'autres séries. CEUX QUI ONT ADAPTÉ CES SÉRIES NOUS PRENNENT POUR DES DEMEURÉS ET DES ABRUTIS!

    Jean-Serge Baribeau, sociologue des médias

  • Sylvain Auclair - Abonné 17 décembre 2009 13 h 09

    Mieux qu'un remake

    N'est-ce pas ce qu'on appelle "l'adaptation au destinataire"?
    C'est quand même moins pire que ce que font les États-Uniens qui ne présentent à leur population si peu d'émissions ou de films traduits, mais plutôt des remakes, avec acteurs et décors locaux...
    Pour ma part, j'aimais bien que Fred Caillou travaille chez Miroc et frères...