Rapport inquiétant sur l'état de l'église du Très-Saint-Nom-de-Jésus - Réussira-t-on à sauver le plus puissant orgue du Canada?

L’orgue a une valeur inestimable...
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir L’orgue a une valeur inestimable...

Le sort de l'un des plus puissants orgues d'Amérique du Nord, situé en l'église du Très-Saint-Nom-de-Jésus, est plus que jamais incertain, alors qu'un rapport conclut qu'il faudra des millions pour restaurer l'église centenaire qui l'abrite.

Pour éviter la mise en vente de l'église, un comité composé d'élus, de représentants de l'église et du milieu communautaire tente depuis 2008 de trouver une nouvelle vocation à cette église emblématique du quartier Hochelaga-Maisonneuve ainsi qu'à sa voisine, l'église Saint-Clément. On souhaitait développer un projet à saveur culturelle pour la première (salle de concert ou bibliothèque), alors que la construction de logements sociaux était envisagée sur le site de Saint-Clément.

Or, Le Devoir a appris qu'un rapport d'ingénieur, qui sera présenté lundi à ce comité, évalue à au moins trois millions de dollars les fonds nécessaires pour sécuriser l'enveloppe de l'église construite en 1903, solidifier ses fondations fragiles et stopper la dégradation du bâtiment. «Les pierres risquent de tomber de la façade et il n'est pas certain que les fondations soient capables de supporter le poids d'une bibliothèque», a indiqué hier Mgr Jean Fortier, porte-parole du diocèse de Montréal. Pour sauver l'orgue, ce dernier a même indiqué que l'instrument, d'une valeur inestimable, avait été offert à l'Orchestre symphonique de Montréal (OSM) pour sa nouvelle salle de concert, mais que cette proposition n'avait pas été retenue par le ministère de la Culture.

Selon Mgr Fortier, il en coûterait au bas mot trois quarts de million pour déménager l'orgue aux 6218 tuyaux, l'un des plus beaux instruments à avoir été fabriqués par la maison Casavant (opus 600). Complété en 1915, l'orgue, qui compte 91 jeux et quatre claviers, se classait à l'époque sixième au palmarès des orgues les plus imposants au monde, après ceux de Saint-Sulpice à Paris, de St. John Divine à New York et les orgues de Riga, d'Hambourg et de Toronto. Au moment de sa construction, l'orgue a coûté 15 000 $ à la paroisse, une somme faramineuse à cette époque.

Christopher Jackson, membre du comité des orgues du Conseil du Patrimoine religieux du Québec, affirme qu'il faut à tout prix trouver une façon de garder cet instrument magistral au Québec. «Il y aurait facilement des acheteurs à l'extérieur du pays, mais il ne faut pas oublier que d'importants fonds publics ont été investis pour le rénover», dit celui qui a supervisé ces travaux en 1984.

Ce dernier estime par ailleurs que ce type d'orgue ne pouvait pas convenir à l'OSM. «Les orgues ont beaucoup évolué depuis 1915 et aujourd'hui, on favorise davantage, pour les orchestres, des orgues à traction mécanique», dit-il.

Le problème demeure donc entier tant pour l'orgue que pour l'église, longtemps surnommée la «cathédrale de l'Est». Construite à grands frais de 1903 à 1906, l'église de style romano-byzantin détonne non seulement par sa grandeur, 190 pieds de longueur et 110 pieds de hauteur, mais aussi par sa décoration étoffée et ses vitraux majestueux, d'ailleurs commandés en secret durant la Première Guerre à une fabrique de Paris. Leur livraison en catimini au port de Montréal fit scandale à l'époque, puisqu'en 1914-1918 le plomb était réquisitionné pour le front. Mais rien n'était trop beau pour les ambitieux promoteurs de la nouvelle Maisonneuve, notamment les hommes d'affaires Viau et Dufresne, qui rêvaient d'en faire une ville riche.

Depuis, les rêves se sont estompés et les églises se sont vidées, laissant la paroisse avec un déficit de 1,5 million et des bâtiments en décrépitude. Malgré tout, l'église et son orgue majestueux continuent d'être le port d'attache du festival Orgues et Couleurs.

Malgré ce rapport alarmant, Pierre Côté, vicaire épiscopal des régions sud et ouest de Montréal et responsable du comité de survie des deux églises, ne désespère pas. «L'église du Très-Saint-Nom-de-Jésus, classée C, est admissible à des subventions. On ne peut pas tirer de conclusions à date. On continue à travailler et quand on aura un projet précis, on ira voir le ministère de la Culture. On est pas encore rendus à mettre l'église en vente», a-t-il insisté. En fin de compte, c'est le cardinal Turcotte qui doit décider si l'église, fermée au culte depuis juin, sera ou non mise en vente.

Ces dernières années, d'autres orgues, de moins grande valeur, ont été bradés à l'étranger. Notamment celui de l'église Saint-Jean-de-la-Croix, vendu en Australie, après la conversion des lieux en condos de luxe. Après la fermeture de l'église Saint-Louis-de-France, à l'angle des rues Berri et Roi, l'archevêché a consenti à vendre l'orgue de l'établissement 10 000 $ à une église ontarienne.
1 commentaire
  • Claude NADEAU - Inscrit 11 décembre 2009 13 h 08

    un débat urgent et nécessaire

    ENFIN un article sur ce sujet, probablement le plus grand scandale culturel au Québec de cette décennie!

    Après l'orgue de St Louis de France, vendu il y a quelques mois aux Américains moins cher qu'une voiture d'occasion (la petite annonce était rédigée exclusivement en anglais, comme si c'était une fatalité que les Américains achètent notre patrimoine qu'on dilapide), dont personne ne parle, après l'orgue Casavant trois claviers de St Clément de Viauville (opus 600), voisine de Très Saint Nom et fermée aussi, dont personne ne se préoccupe, enfin on commence à parler de ces joyaux du patrimoine qui ont tant coûté à nos parents et qu'on dilapide maintenant.

    Dès le 18 août, j'avais rédigé un article à ce sujet sur mon blog:
    http://www.claudenadeau.net/blog/index.php?2009/08

    La question n'est pas une question de religion. La question est que ce sont parmi les seuls joyaux du patrimoine bâti de la société québécoise, c'est notre héritage que nous sommes en train de laisser disparaître. On parle des orgues, mais on peut aussi parler des vitraux de Guido Nincheri, de ses toiles marouflées, et de tous les trésors dont recèlent ces églises. A une époque où il n'y avait ni musées ni galeries d'art ni grands collectionneurs, les églises sont les endroits où se sont exprimés, pour le bénéfice gratuit de tous, les plus grands artistes du Québec.

    Il est urgent de lancer un débat de société sur l'avenir de ces orgues et plus largement de notre patrimoine issu de l'héritage religieux!