Gilles Carle nous a dit...

Le cinéaste sur le plateau des Plouffe
Photo: Guy Borremans Le cinéaste sur le plateau des Plouffe

La vie et la carrière de Gilles Carle furent commentées... par ses bons soins au fil des entrevues. Les journalistes du Devoir recueillirent ses propos à travers les décennies. Mosaïque d'impressions, d'idées, commentaires en fragments sur son cinéma, sur celui des autres, sur sa société aussi. En voici quelques-uns.

Un oracle, Gilles Carle? Pas toujours. Mais qui donc peut prédire la fin de sa vie, à moins d'y mettre volontairement un terme? Il n'aura pas écrit le scénario de son décès, le pionnier qu'on enterre aujourd'hui... L'ombre de la maladie de Parkinson, qui l'emporta la semaine dernière, attendait encore son entrée en scène...

«Moi, dans ma famille, les hommes sont morts à 62 ans d'une crise cardiaque; alors c'est parfait, disait-il en 1981 en sortant du plateau des Plouffe. Je sais quand et comment je vais mourir, je n'ai plus besoin de m'inquiéter.» Erreur! En 2001, déjà affaibli, il avouerait à un chroniqueur du Devoir: «La maladie, ça t'enlève le goût de mourir.» Vingt ans de turbulences s'étaient écoulés entre ces deux déclarations.

«Un homme est vieux quand il a fini de faire rêver les autres», révélait-il plus poétiquement en 1981. Les rebelles demeurent jeunes longtemps. Gilles Carle a toujours effarouché le bourgeois avec un sourire en coin. «J'ai finalement fait très peu de films de sexe, mais avec tellement d'intensité qu'ils ont choqué l'imagination populaire. Ça prouve à quel point notre société est demeurée morale, Révolution tranquille ou pas...»

En 1971, à la sortie des Mâles, il affichait ses couleurs de fond: «Le cinéma demeure pour moi un médium populaire, et chaque fois qu'on le tire ailleurs, on triche.» Ce qui ne l'empêcha pas, pour La Vraie Nature de Bernadette, de viser plus loin, cherchant à crever la superficialité de l'écran. «J'ai tenté la chance de faire un film presque total, presque philosophique, presque intellectuel, sans me fermer aucune porte», révélait le cinéaste en 1972. Ajoutant à propos du thème de La Vraie Nature de Bernadette: «Je suis comme tous les Québécois, quelqu'un ayant subi tous les assauts de la religion. J'en porte en moi les traces. À mes yeux, donc, Marie-Madeleine représente un personnage aussi réel dans sa connotation québécoise que ma voisine.»

En lançant Un diable d'Amérique, dédié au prince des ténèbres en 1991, il revenait sur cet héritage religieux. «Le diable, on le porte avec soi dans sa culture. Sans lui, certains aspects de la réalité sont durs à expliquer.»


Y croire ou pas

Des oeuvres littéraires, il en aura adapté, avec grande maîtrise souvent, sans toujours y prendre son pied. «Ce n'est pas que je n'ai pas aimé faire Les Plouffe ou Maria Chapdelaine, mais dans des cas comme ceux-là, j'ai vraiment l'impression de ne pas faire progresser mon travail, totalement au service d'un auteur et d'une oeuvre littéraire», affirmait-il en 1985, sur le plateau de Scalp.

De mauvaises réceptions critiques, Gilles Carle en eut plein son saoul, mais jamais autant que pour La Guêpe, en 1986, qui tint de l'assassinat médiatique. Il avoua plus tard, philosophe: «Moi, je m'attends au rejet de toute façon. C'est le succès qui m'étonne.» Au milieu des remous critiques, Carle disait trouver le poids d'attente pour ses films tellement énorme que les gens s'en retrouvaient fatalement déçus: rançon et poids de la gloire. Toutefois, ses documentaires, dont Jouer sa vie, Ô Picasso, Vive Québec, furent globalement accueillis avec des bravo, même si Carle refusait de se considérer comme un maître du genre. «Tous mes documentaires ont du succès. Sans doute parce que je suis un homme d'intuition plutôt que d'information, parce qu'une émotion traverse mes films.»

Cinq années de purgatoire suivirent La Guêpe. Puis Gilles Carle tourna La Postière, mieux accueilli que son film précédent, mais décevant aussi. «Qui dit comédie dit vulgarité, dit gags faciles, commentait le cinéaste en 1992. Or moi, j'ai voulu faire rire les gens avec la pensée d'une collectivité, celle du Québec profond.»

Son dernier long métrage en 1995, Pudding chômeur, burlesque et brouillon, constitua son chant du cygne, mais il l'ignorait encore: «Les téléromans banalisent la vie, parce que chacun s'y reconnaît. Moi, je la débanalise. Je ne dis pas que c'est mieux, mais ça va en sens inverse. Il n'y a pas de clichés dans Pudding chômeur. À vous de juger pour le reste.»

Gilles Carle renâclait devant le septième art maison. «Les jeunes sont tellement influencés par la publicité... Aujourd'hui, on préfère l'effet discothèque à l'effet réel. Notre cinéma est timoré. Il se contente de faire du cinéma avec le cinéma.» Deux ans plus tard, le cinéaste de La Mort d'un bûcheron en remettait une couche sur le dos de la relève: «Ce que je reproche au jeune cinéma, c'est de faire des choses un peu "botchées". Ils travaillent comme s'ils n'y croyaient pas.»

Pas tendre envers notre milieu, donc, et ce, tout au long de sa vie. Déjà, en lançant L'Ange et la Femme en 1977, il disait douter des chances de notre cinématographie de percer le marché étranger. «Trop de films québécois sont repliés sur eux-mêmes et ne contiennent pas leurs propres références. Comment un public étranger peut-il comprendre ce qu'est un village québécois si le film ne le définit pas?»

Quant aux institutions, il les aura combattues avec fougue, de l'Office national du film (ONF) à Téléfilm Canada, dont les refus, les tergiversations, le côté craintif l'exaspéraient. En recevant le prix Albert-Tessier en 1990, Gilles Carle assurait qu'il ne pourrait jamais refaire La Vie heureuse de Léopold Z (tourné en 1965 à l'ONF). «Aujourd'hui, ça coûterait trop cher. On n'aimerait pas le scénario et on ne me donnerait pas la liberté du casting. [...] Où est passée la spontanéité créatrice?», demandait le pionnier en levant ses yeux bleus au ciel.

Mais lorsque la France l'adouba chevalier des arts et des lettres en 1992, il jeta soudain un oeil sur le chemin parcouru, s'étonnant de le voir si long. «On travaille film par film, sans penser qu'on fait du cinéma, sans qu'on l'ait vu se faire. Puis tout d'un coup on se dit: j'ai un passé.»

Rideau!
2 commentaires
  • Hélène Fortin - Inscrite 5 décembre 2009 08 h 54

    Qu'en termes outranciers ces choses sont dites!

    On peut aimer ou ne pas aimer Gilles Carle et son oeuvre. On peut apprécier ou pas ce que Chloé Ste-Marie tente de faire pour les aidants naturels. On peut parler de sur-médiatisation de la mort du cinéaste - Denis Lévesque en a même fait le sujet d'une émission...c'est tout dire! - On peut approuver ou désapprouver la dimension politique de l'affaire, se demander s'il est opportun ou non de tenir des funérailles nationales. Mais, cela dit, il faut veiller à le faire de façon décente en évitant les propos remplis d'amertume et de vitriol. Le texte de M. Pagé me trouble en ce qu'il mélange tout, qu'il tient davantage du "coup de gueule" et du sarcasme facile et qu'il manque tout à fait de la pondération exigée par les circonstances. Un peu de retenu ne ferait pas de tort en l'occurrence.

  • Jacques Lalonde - Inscrit 5 décembre 2009 13 h 30

    Retrouver Gilles Carle

    Ce florilège de citations tirées des propos et des oeuvres du grand cinéaste de Maniwaki convient tellement en ce jour de ses funérailles. Félicitations pour votre travail de recherche et la qualité de votre hommage.

    Jacques Lalonde
    Gatineau
    jlalonde@ca.inter.net