Inukshuk - L'homme de pierre des Inuits

L’inukshuk, ici celui du Musée McCord, rue Sherbrooke à Montréal, est un monument dressé, de taille moyenne, de composition plurilithe, ni sculpté, ni cimenté, de forme anthropoïde, dispersé dans les nunas, présent au-delà de celles-ci, rempl
Photo: Jacques Grenier L’inukshuk, ici celui du Musée McCord, rue Sherbrooke à Montréal, est un monument dressé, de taille moyenne, de composition plurilithe, ni sculpté, ni cimenté, de forme anthropoïde, dispersé dans les nunas, présent au-delà de celles-ci, rempl

Le mot «inukshuk» comprend deux formants: «inuk», singulier du mot «inuit», et «shuk», «qui ressemble à», c'est-à-dire à un Inuk ou «vrai homme». Les formes «inuksuk» et «inuqsuq» circulent également. Le signifiant identifie un monument monté à la main et témoignant des patrimoines matériel et immatériel d'un peuple.

En tant que résultat d'une construction humaine, l'inukshuk constitue un aspect paysagique des civilisations lithiques, dont l'une des plus connues a correspondu à l'âge de la pierre. L'inukshuk se distingue du cairn, qui représente une élévation d'allure souvent conique, constituée de cailloux seulement entassés et érigée en plusieurs pays pour divers motifs. Un monument sans bras ni jambe n'aurait pas l'allure d'un vrai inukshuk.

L'inukshuk est un homme de pierre qui porte le flambeau d'une culture spécifique. La structure du monument pourrait être dite plurilithe (composée de plusieurs pierres), afin qu'elle soit distinguée du monolithe, tel le menhir des anciens temps européens. Contrairement aux gravures rupestres de Qajartalik, sur les rives québécoises du détroit d'Hudson, le bloc de figure de l'inukshuk n'est pas sculpté. Mais, dans chacun de ces cas, il s'agit d'une substance rocheuse faisant l'objet d'une intervention humaine.

Le degré de ressemblance à l'homme, c'est-à-dire un agencement composé de deux jambes, d'un corps, de bras à l'horizontale et d'une tête, tient à l'aptitude des pierres elles-mêmes à faire apparaître un tel ensemble. En hiver, le tapis nival peut empêcher la vue des jambes et emmitoufler le visage. Malgré l'habileté des constructeurs, le modèle à quatre «étages» est loin d'être parfaitement réalisé. L'approvisionnement en gros cailloux (un minimum de cinq) pose un premier problème, car ceux qu'on espère ramasser pres-que sur place ne sont pas automatiquement sujets à jouer le rôle attendu. On prend ce qu'on trouve et on ne taille pas les pièces. Les maîtres des élévations en pierres sèches ne dressent donc que le faciès humain qu'ils peuvent. Finalement, aucune forme n'est parfaite ni pareille à une autre.

Réussite

La solidité du nouvel objet cause un autre problème. Les artisans qui travaillent sans treuil, sans contrefort, sans encoche emboîtante, sans mortier et sans attache doivent quand même s'assurer de la stabilité de leur construction. Les agencements pierreux, par une superposition stable, ont à triompher de l'appel constant de la gravité. Tout inukshuk, même celui qui est peu conforme à l'usage et dont l'allure est faiblement reconnaissable, constitue une réussite dans l'art de l'équilibre acrobatique.

Quant à la répartition spatiale de cette construction en dur, soit qu'il n'y en a qu'une seule, soit que plusieurs, disposées en ligne, semblent appartenir à un réseau. Alors, une telle suite d'inukshuks équivaut à des signes d'écriture, une écriture qui tient son originalité de la seule signifiance des objets dans l'espace. Ici et là, dans les territoires très peu peuplés du Nunavut canadien ou du Nunavik québécois, sont présentes de telles sentinelles fixes; cependant, les installations, commandées par le besoin ou l'affirmation culturelle, sont pragmatiques; elles ne relèvent pas d'un plan universel visant à marquer tout le territoire, comme le ferait un arpentage à la façon du Québec du sud; on ne peut donc s'attendre à trouver des inukshuks partout et également espacés. Quand ces monuments individuels sont groupés dans un espace restreint, on utilise la forme plurielle d'inuksuit.

Utilité

L'inukshuk est un homme à tout faire dans le paysage du Grand Nord. Étant donné sa fonction de personnification, il rappelle Homo erectus, un homme debout, attitude qui porte un message. Ses bras tendus indiquent des directions. Toujours à son poste, il est un témoin discret de tout ce qui passe devant lui: le chasseur, la poudrerie, l'animal, l'étranger égaré, l'aurore boréale, le chaman.

À bien des points de vue, cet empilage intelligent de cailloux joue un rôle orienteur. D'abord, il favorise la direction générale des usagers qui ont à se déplacer sur des plateaux parfois très semblables et vers des gués transfluviaux invisibles de loin. Aussi, les inukshuks élevés en enfilade n'évitent-ils pas les crêtes panoramiques. Ils jouent alors le rôle d'un guide, d'un accompagnateur de marche. Ils communiquent avec quiconque, mais sans l'usage du son.

L'inukshuk est un indicateur de phénomènes ponctuels, tels un campement, une cache de nourriture, un lieu d'arrêt pour l'observation ou le repos, un enrochement de personnes décédées. Suivre les balises fait arriver à un lieu désiré par un Inuit, site difficilement évaluable par celui qui ignore la région et la culture du Grand Nord. Les gens du pays savent par coeur la destination des têtes de sentier. C'est tel trajet qu'ils empruntent pour se rendre à la grande chasse au caribou, mais c'est tel autre qui les mène au harponnage d'une grande quantité de poissons. Des voies ont un usage multiple, alors que d'autres, un usage seulement saisonnier. Un randonneur non autochtone qui, dans son aventure nordique, fait entrer le système inukshuk combat son isolement, apprend le pays et s'inuitise.

Une chaîne d'inukshuks ainsi qu'un petit parc d'inuksuit sont fort utiles dans les chasses traditionnelles au caribou, orientant le déplacement d'un troupeau vers un site d'abattage où les attendent des chasseurs. Un tel stratagème est rendu par «inukshukat», soit «cairns pour caribous». On pourrait considérer les alignements comme de légers aménagements du territoire; ils ont l'avantage de ne pas perturber l'environnement et d'être réutilisables même après avoir été renversés par un troupeau affolé.

Sens

Le patrimoine inukshuk loge également au plan immatériel. Comme un autre autochtonyme, celui de «nuna», il exprime rien de moins que l'identité d'un peuple et des relations que ce dernier entretient avec son espace. Survivant à l'iglou et aux chiens d'attelage, ce trait culturel marque le pays. Il symbolise l'Inuit lui-même qui féconde son propre territoire. L'inukshuk témoigne des rapports intenses entre le résidant et son milieu naturel, mais non suivant un titre de possession à la façon des non-autochtones; le lien avec la nature en est un d'existence, non de commerce. Dans un univers naturel très ouvert, sans arbre, l'inukshuk, tel un grand frère qui aurait devancé la course, donne confiance aux promeneurs qui s'en approchent. Dans un paysage qu'on croirait esseulé, même une unique stèle apporte encouragement et amitié.

L'inukshuk gagne en popularité et devient une entité polysémique. À Québec même, une cinquantaine d'Inuits décédés à l'hôpital vers 1948-1975 ont maintenant une stèle commune en forme d'inukshuk au cimetière du Mont Hermon; un autre monument, à signification politique cette fois, se trouve sur la colline parlementaire. En 1980, c'est par une affiche d'inukshuk que le gouvernement canadien signale le centenaire de la débritannisation des îles arctiques. En 1999, un schéma du monument entre dans les armoiries du nouveau gouvernement du Nunavut. Un semblable dessin en couleurs apparaît dans la publicité des Jeux olympiques d'hiver de Vancouver en 2010. L'inukshuk s'implante un peu partout dans la sculpture, la photographie, l'aquarelle, de même que sur un timbre officiel. Des non-autochtones élèvent des constructions inukshukoïdes, plus stylisées, à figures animées et, parfois, sans pierre du tout; en élevant de tels objets, ces artistes font circuler l'esprit inuit. En tout temps, tout inukshuk por-te une résonance majeure, à savoir le symbole de l'homme du pays.

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Louis-Edmond Hamelin, professeur émérite de géographie à l'Université Laval, a fait paraître

en 2007 Nipish, chez l'éditeur Guérin.
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