Les dix meilleurs disques de musiques du monde de 2008 - La place des couleurs

Établir une liste des meilleurs disques de musiques du monde relève presque de l'impossible, cela nous amenant souvent à mettre sur le même pied des genres et des styles qui ont peu en commun sinon la transmission d'une ou de plusieurs traditions, la volonté de les préserver, de s'en inspirer ou de les transformer. Quoi qu'il en soit, voici un palmarès fragmentaire, quitte à revenir sur le sujet en début d'année.

1. Umalali, The Garifuna Women Project. Décédé prématurément, Andy Palacio laisse de fortes traces, puisque le producteur Ivan Duran a regroupé d'extraordinaires porteuses garifunas: des femmes aux voix puissantes, stridentes, profondes, rocailleuses; des jeunes et des aînées qui portent magnifiquement des polyphonies mordantes sur des mélodies légères, de la plainte bluesy ou du groove afro latin. Un incontournable!

2. Shake Away, Lila Downs. À la fois mexicaine et états-unienne, elle parle d'immigration, chante la rue, reprend fièrement le flambeau autochtone panaméricain. La voilà maintenant plongée dans l'univers de la guérison, explorant tout de même des avenues comme le folk disco, le country, la musique des mariachis et de La Nouvelle-Orléans. Un disque aussi brillant que les précédents.

3. La Bibournoise, Genticorum. Le trio montréalais démontre ici qu'il est toujours possible de faire plus avec moins: plus d'âme et moins de flashs. Plus que le changement, La Bibournoise incarne la continuité, l'intensité et la constance dans l'interprétation, le raffinement dans la tristesse, un sens très affiné des contrastes et l'art de faire paraître savant un air croche. Le meilleur disque de musique trad de l'année.

4. Majaz, Le Trio Joubran. Les trois frères palestiniens jouent la fracture de la guerre et l'espoir du pays à venir. Musicalement, ils furent les premiers à placer trois ouds en avant. La richesse de leurs timbres, leurs raclements, leurs montées par vague, leur densité et leurs silences résonnent fortement. Pour leur deuxième disque, ils invitent le percussionniste Yousef Hbeisch, ce qui donne encore plus de relief à leur musique.

5. Desert Crossroads, Etran Finatawa. Première formation à regrouper les traditions des Touaregs et des Peuhl-Wodabes, deux peuples nomades du Sahara nigérien, Etran Finatawa traite de rupture et de changements de vie, porte la marque de la mélopée désespérée et du blues à répondre. La riche tradition polyphonique des Peuhl-Wodabes survole ici le rock bluesy terreux des Touaregs. Un disque poignant à la plainte vibrante.

6. Plein du monde, Bratsch. Pour leur 25e anniversaire, les Bratsch se sont payé toute une traite en célébrant leurs chemins de traverse et en invitant leurs potes. Et quels artistes! Aznavour qui chante en arménien. Sanseverino et la rue Kétanou qui plongent dans les mêmes errances. Lhasa qui susurre. Khaled qui interprète Fairouz. Et de nombreuses autres perles chantantes.

7. Africa Caling, Lorraine Klaasen. Elle chante comme elle n'a jamais chanté, avec beaucoup plus de nuances qu'auparavant. Et elle vient de faire paraître un disque au potentiel international, contemporain, réalisé et interprété à la manière sud-africaine. Un disque de pop diversifiée qui surfe sur l'histoire avec intelligence. Un disque de guitare lumineuse, de basse traînante et de voix allumées. Enfin un grand disque de la mère des musiques du monde du Québec.

8. Banda larga cordel, Gilberto Gil. Le seul disque que Monsieur le ministre qui n'est plus Monsieur le ministre a lancé pendant son implication au sein du gouvernement Lula. Fidèle à lui-même, c'est-à-dire au-dessus de la mêlée, il navigue avec tellement d'aisance dans les mondes de la chanson de samba, de la bossa, de la musique populaire brésilienne (MPB) matinée de soul, du nordestin funky ou du groove tout court. On l'a connu plus expérimental ou plus africain, mais ce Banda larga cordel est un véritable cours d'histoire de l'une des musiques les plus riches qui soit, offert par l'une de ses plus artistes les plus fascinants.

9. Maldido Tango, Melingo. C'est le tango loufoque des bas-fonds portègnes, du petit truand livré à la police en lunfardo, de la fille de joie esseulée ou du clodo qui se nourrit dans les poubelles. Mais si le chanteur canaille peut se coller à la forme la plus classique du tango, il prend un malin plaisir à la faire dérailler en lui accolant des cuivres, de la guitare électrique, du gazou et même de la scie musicale. Son tango devient alors loco, théâtralisé, volontairement décousu.

10. Auk Blood, Tagaq. Elle joue avec les sons gutturaux, grogne, hachure le rythme et le sculpte avec des bruits insolites dans une atmosphère d'étrangeté aux contrastes saisissants. Sa voix est un cri du coeur et elle s'inspire aussi bien de la plus grande beauté que de la laideur la plus terrifiante de la nature du Nunavut d'où elle vient. Mais, la plupart du temps, elle improvise sur le son d'un violon ou d'un violoncelle, d'une batterie ou d'une texture électro. Elle représente l'une des plus grandes forces de la musique du Nord.

Mention spéciale: La France des couleurs, Idir. Pour Idir, La France des couleurs est un disque de La France des couleurs et non d'Idir. Il est paru l'an dernier, mais on l'a goûté cet été. Alors profitons encore de la sagesse du grand frère kabyle qui part à la rencontre des générations dans un superbe geste d'ouverture envers le slam, le reggae, le rap et le r'n'b. Un grand disque de musique urbaine métisse.

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Collaborateur du Devoir