Prix Athanase-David - La parole donnée à l'« autre »

Suzanne Jacob, Prix Athanase-David
Photo: Suzanne Jacob, Prix Athanase-David

«Si un contrat social permettait de se désolidariser des bourreaux, je le signerais sur-le-champ.» Faute d'un tel contrat, Suzanne Jacob résiste à la violence à l'aide de l'écriture. Son oeuvre est couronnée par le prix Athanase-David 2008, la plus haute distinction littéraire remise par le gouvernement du Québec. Rencontrée rue Lajoie, à Outremont, l'écrivaine parle de son parcours.

Suzanne Jacob rit beaucoup. Elle discute à bâtons rompus et laisse souvent en suspens la fin de ses phrases. Bref, elle ouvre des milliers de portes sans se soucier de les refermer. À l'instar de son oeuvre, Suzanne Jacob est très intense. Polyvalente, elle est à la fois poète, romancière, dramaturge et essayiste. En 28 ans de carrière, elle a exploré tous les genres littéraires. Prolifique, elle a écrit sept romans, trois essais, trois recueils de nouvelles. Sans compter ses poèmes, récits, articles, scénarios, chansons et conférences. Ses écrits ont un point commun: atteindre le plexus solaire.

Être vigilante

Au centre de son oeuvre, une quête, «rester libre et vigilante». Depuis une trentaine d'années, Suzanne Jacob explore le lien entre le consentement à la tyrannie et la sujétion de l'individu. Ainsi, dans L'Obéissance, un roman coup de poing, elle s'interroge sur les mécanismes qui nous empêchent de nous révolter. «Comment des enfants se laissent-ils assassiner par leurs parents? Comment peut-on être témoin d'un crime sans réagir ou devenir complice de celui-ci?», se demande-t-elle. Selon la grande romancière, la peur nous empêche de réagir. «Elle nous rend complices des génocides», dit-elle.

La souffrance est très présente dans l'oeuvre de l'écrivaine québécoise. On la retrouve notamment dans Laura Laur et Flore Cocon, et à son paroxysme dans L'Obéissance. Une souffrance présentée parfois comme un sauf-conduit, une excuse des pires atrocités pour mieux nous faire réagir. «La télévision nous présente la souffrance en direct dans notre salon, mais en créant une distance, analyse-t-elle. Cette souffrance n'est pas la nôtre.»

Les relations mère-fille sont également un thème important dans l'oeuvre de Suzanne Jacob. «On idéalise la maternité, mais ce n'est pas comme cela que ça se passe. J'ai donc voulu parler du contrôle qu'exerce la mère, de cette terrible emprise qu'elle a sur ses enfants.» Lors d'une conférence donnée à la prison Tanguay, Mme Jacob a notamment recueilli le témoignage d'une femme qui ne payait pas ses contraventions pour aller en prison et ainsi échapper au contrôle de sa génitrice. L'écrivaine jette aussi un éclairage particulier sur ses personnages masculins. «Dans tous mes livres, il y a un homme qui est à l'écoute d'une femme et qui lui laisse son espace. Ces vraies relations sont possibles parce que les femmes ne sont plus sous la tutelle des hommes.»

Ce qui frappe chez l'auteure, c'est également la relation originale qu'elle entretient avec le lecteur. Mme Jacob écrit des livres, mais elle laisse au lecteur le soin de s'approprier l'histoire. «Un livre ne veut pas dire la même chose pour tout le monde», dit-elle. Dans son récent essai intitulé Histoires de s'entendre sur la création littéraire, Suzanne Jacob a écrit: «Un jour, j'ai reçu un appel téléphonique d'une élève de quinze ans qui avait reçu une mauvaise note pour une mauvaise interprétation qu'elle avait faite d'un de mes poèmes de Gémellaires. [...] Comment ce professeur savait ce que l'auteure avait voulu dire tient pour moi du mystère.»

Suzanne Jacob porte, par ailleurs, un regard lucide sur l'anonymat qui caractérise notre société. «Nous nous fondons dans la masse.» Elle en a fait la douloureuse expérience au cours des mois qui ont précédé le décès de son père. «Quand on est très malade, il n'y a plus de singularité. Ce qu'on a été n'intéresse personne.» Pour illustrer son propos, elle raconte l'histoire suivante: «Après avoir subi un ACV, mon père a voulu remercier le neurologue qui l'avait opéré. Il lui a dit: "Monsieur, je ne vous connais pas, je ne vous ai jamais vu".»

Un rayonnement exceptionnel

Née à Amos, en Abitibi, Suzanne Jacob a grandi dans l'amour de la lecture et de la musique. Sa mère était musicienne et sa famille lisait beaucoup. Elle a aussi eu la chance d'avoir eu pour enseignantes des religieuses intelligentes et ouvertes. «Pendant six ans, j'ai été pensionnaire à Nicolet, un petit collège de campagne où enseignaient de grandes peintres, musiciennes et comédiennes. Cela a certainement joué un rôle dans ce que je suis devenue par la suite.» Selon elle, il fallait aussi avoir la capacité de saisir cette occasion. «Nous n'avons pas tous le même récit. Pour certaines personnes, le Collège de Nicolet n'avait peut-être rien d'exceptionnel», expose-t-elle.

Suzanne Jacob a publié son premier roman, Flore Cocon, à l'âge de 35 ans, en 1978. Auparavant, elle avait fondé un ciné-club, dirigé le journal du Collège de Nicolet, organisé des soirées de lecture de la littérature québécoise. Comme auteure-compositeure-interprète, elle a obtenu le trophée du Patriote 1970. En 1978, elle a mis sur pied la maison d'édition LE BIOCREUX, où elle a promu la littérature québécoise. En 1981, un incendie a interrompu les activités de la maison d'édition. Mme Jacob est alors partie travailler quelques années en Europe, tout en continuant d'être présente au Québec par ses chroniques dans la Gazette des femmes.

Au fil des ans, l'oeuvre de Suzanne Jacob s'est constamment enrichie. Son rayonnement lui a valu la reconnaissance des lecteurs et de ses pairs. En 1984, son livre Laura Laur a remporté le Prix du gouverneur général et le prix Paris-Québec. En 1996, son recueil de poèmes La Part du feu lui a valu le Prix de la Société Radio-Canada et le Prix du gouverneur général. En 1997, son essai La Bulle d'encre sur la lecture et l'écriture a été récompensé par le Prix de la revue Études françaises. L'oeuvre de l'écrivaine est traduite un peu partout dans le monde. On peut la lire en anglais, en espagnol, en allemand, en roumain et en italien. Depuis 2001, elle fait partie de l'Académie des arts et des lettres du Québec. Actuellement, elle a un roman en chantier sur la «fin de l'histoire». Rien de moins qu'une analyse des répétitions des drames qui ont façonné l'histoire, de la guerre de Troie à nos jours. Le sujet annonce une oeuvre magistrale, dans la lignée de ce qui lui vaut aujourd'hui le prix Athanase-David 2008.

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Collaboratrice du Devoir