Une figure reconnue de l'art géométrique

Denis Juneau, Prix Paul-Émile-Borduas
Photo: Remy Boily Denis Juneau, Prix Paul-Émile-Borduas
Depuis longtemps qu'il s'essayait — son nom a été soumis cette année pour une cinquième fois — Juneau avait compris qu'il ne mériterait jamais ce prestigieux prix. Le voici, pourtant, 32e du genre, le troisième issu du groupe des plasticiens, après Guido Molinari (1980) et Claude Tousignant (1989) — le quatrième si on y inclut Fernand Leduc (1988).

«Ce n'était plus important pour nous, dit, au sujet du Borduas, Réjeanne Lajoie, compagne et véritable douce moitié de Denis Juneau. L'important, c'est de travailler tous les jours.»

Travaillant, le peintre et sculpteur l'est sans aucun doute. Et malgré l'âge (83 ans), ainsi que la polio et la surdité qui l'affligent depuis l'enfance, Juneau reste énergique et volubile. Il a peut-être diminué ses activités, ne voyage plus, mais il peint encore. Et il expose: deux jours après notre rencontre, la galerie Simon Blais vernissait une quatrième expo Juneau en six ans. Des aquarelles et encres sur papier de 2008 composent le gros de l'ensemble dévoilé.

Remis à l'ordre du jour depuis une judicieuse rétrospective lancée à la fin de 2001 au Musée national des beaux-arts du Québec, Denis Juneau récolte aujourd'hui tous ses fruits. Sa marginalité, qui quelque part l'a mis à l'ombre des Molinari et Tousignant, ne l'a pas empêché de produire un oeuvre des plus remarquables, cohérent dans toute sa ligne. Juneau, sans doute une des figures majeures au Québec de l'abstraction géométrique, n'avait été honoré que par une seule autre grande expo, en 1984 (Regards neufs sur l'art de Denis Juneau, Musée des beaux-arts de Montréal).

Des lignes, des plans, des surfaces qui se superposent en d'étonnantes transparences, comme dans les aquarelles de 2008, et puis des cercles. Le cercle, devrait-on dire, tellement cette forme Juneau l'a modulée, fragmentée, multipliée, la faisant sienne.

Ponctuations, la rétrospective que Nathalie de Blois a montée pour le compte de notre musée «national», le démontrait bien. Le cercle, ou demi, ou allongé tel un ovale, est au coeur des préoccupations formelles de Juneau dès 1956, année où il revient d'un séjour de deux ans en Italie, jusqu'à la fin des années 1970, où il s'aventure tranquillement vers une touche plus expressive, moins hard-edge.

À l'essentiel

Formé à l'École des beaux-arts de Montréal, où les Alfred Laliberté et Alfred Pellan lui enseignent, Denis Juneau tâte aussi de l'orfèvrerie sous George Delrue, puis du design au Centre d'art industriel de Novare, dans le Nord-Ouest italien. S'il admet avoir été guidé par la nécessité de s'occuper — «l'orfèvrerie, c'était pas mon affaire, je suis allé chez Delrue pour avoir un emploi» — sa formation éclatée lui donne le souci d'aller à l'essentiel et le goût de la simplicité graphique.

Peintre associé à l'art concret lorsqu'il se joint au deuxième groupe des plasticiens (Molinari, Tousignant et Jean Goguen) à la fin des années 1950, Juneau prend, comme ses pairs, la voie de l'op-art une décennie plus tard. Ses acryliques, tels que Groupe de ronds noirs ou Bleu clair, choisi pour illustrer le catalogue de 2001, donnent en effet dans l'illusion. Illusion de mouvement, d'instabilité, d'un tracé plus hésitant.

Illusionniste, lui? Pas tout à fait. À Nathalie de Blois, à qui il s'est longuement confié et dont le résultat est publié dans le catalogue Ponctuations, il dit être «contre l'illusion» et préférer la «vérité pure» que lui révèlent la nature et ses rythmes. Cette vérité ne serait, pour lui, possible que par la voie de l'abstraction.

«Pour moi, explique-t-il, la distinction entre l'art figuratif et l'art abstrait est analogue à la distinction que l'on fait entre le roman et l'essai. La forme romanesque utilise la fiction pour exprimer des idées, des sentiments [...], nous entraîne dans un univers imaginaire. Dans l'essai, le lien entre la pensée et l'écrit est direct et le raisonnement s'exprime sans détour, comme pour l'art abstrait.»

La figuration, constate-t-il, est «un art illusionniste par excellence», absorbé, par son obsession de la représentation, dans «l'art de l'imitation». L'abstraction permet davantage de libertés et, selon lui, «une approche objective, plus directe et plus logique».

«Ça ne veut pas dire que je condamne la figuration. Il y a de belles choses qui se font», dit-il, lorsqu'on lui rappelle ces prises de position.

Ce qui compte

L'abstraction est le mode de représentation de ce qu'il voit, chose qu'il a explicitée en mots, en 1959, dans un texte intitulé Ce qui compte à mes yeux.

«Ce qui compte à mes yeux, ce sont les relations linéaires et spatiales qui, à partir des caractéristiques lumineuses et formelles, se manifestent en quelques couleurs-formes situées dans un espace défini.»

Les «rythmes de la nature» dont il parle à Nathalie de Blois sont, selon Denis Juneau, la façon de traduire en peinture ce qui sous-tend notre réalité, ces espaces qui nous séparent les uns des autres, qui existent entre nous et les objets. Des espaces que lui perçoit, que d'autres qualifieraient de vides. Sa surdité l'a peut-être marginalisé, elle lui a donné des yeux plus puissants.

Pragmatique, plus proche de la science que de la religion, Denis Juneau s'exécute en pensant au spectateur. Il n'est pas le spiritualiste que pouvait être Mondrian et qualifie volontiers son art de «moins fermé, moins hermétique, fait pour établir un pont avec le public».

Les séries des Spectrorames (1970) et Pendules (1972-1973), lors d'une de ses rares périodes consacrées à la sculpture, rendent explicite cette relation. Juneau donne la possibilité à chaque spectateur de créer son propre champ chromatique, l'invitant à déplacer à sa guise, dans le premier cas, des bandes verticales monochromes, dans le second, des petites toiles suspendues et interchangeables. L'acte de regarder devient dès lors quelque chose d'actif.

Les deux pieds sur terre, Denis Juneau semblait tout de même planer ce jour dans son atelier. Le prix Borduas l'a surpris et il est extrêmement heureux de cette reconnaissance publique.