Grand Prix du Conseil des arts de Montréal - L'art de rester jeune

Dena Davida, fondatrice et directrice artistique de Tangente, jubilait au moment où elle recevait, mardi dernier, le Grand Prix du Conseil des arts de Montréal.
Photo: Pascal Ratthé Dena Davida, fondatrice et directrice artistique de Tangente, jubilait au moment où elle recevait, mardi dernier, le Grand Prix du Conseil des arts de Montréal.

Jeune et idéaliste: ainsi pourrait se résumer la personnalité du petit théâtre Tangente dédié depuis 27 ans à la relève et à l'expérimentation en danse contemporaine. Pas étonnant qu'il soit lauréat cette année du Grand Prix du Conseil des arts de Montréal, «pour son constant renouvellement», alors que l'équipe artistique remaniait en profondeur la configuration de sa programmation la saison dernière, afin de mieux servir la danse et le public.

Remettre les idées à l'avant-plan de la danse, pour qu'on cesse de ne l'associer qu'à des noms de chorégraphes, qu'à des personnalités qu'on admire, voilà l'ambition de cette refonte qui regroupe désormais l'offre chorégraphique dans des thématiques: Circulations, Croisées, Génération bigarrée, Zones.

«Le public s'y retrouve mieux, il aime l'idée d'avoir un cadre, explique Dena Davida, fondatrice et directrice artistique de Tangente. Mais c'est beaucoup plus complexe à gérer pour nous. On ne peux plus voir les projets indépendamment de cette idée de créer des liens [entre les productions]. Par contre, c'est beaucoup plus intéressant parce qu'au lieu de parler de la carrière de X et Y, on parle des idées derrière les oeuvres.»

« Pourquoi nous dansons »

Américaine «expatriote», comme elle aime se décrire depuis son arrivée au Québec en 1977, enfant du Judson Dance Theater, collectif fondateur du postmodernisme chorégraphique aux États-Unis, Dena Davida ne souhaite pas que sa discipline adorée enfante d'un seul public, celui que le ballet classique a formé à s'émouvoir exclusivement devant la beauté de la danse.

«Même s'il n'y a plus d'esthétique dominante et qu'on est à l'ère de l'inter-tout [l'interdisciplinaire à qui mieux-mieux], on s'associe de manière générale au néo-expressionnisme, à l'importance de l'émotion. J'ai eu peur qu'on tombe dans le même piège que le ballet classique, où on n'a que de l'admiration pour l'artiste et le métier, oubliant vite les oeuvres particulières et ce qu'elles ont à dire au monde.»

Sans rejeter cette approche tout à fait honorable et nécessaire, elle estime qu'il faut pousser le public ailleurs, pour que la danse puisse toujours se réinventer. Aussi professeure à l'UQAM, elle remet sans cesse en question ses étudiants du baccalauréat en danse et leur désir d'«exprimer leur intérieur».

«Je veux que la danse soit chérie, que les gens l'aiment, trouvent les danseurs beaux, mais je veux surtout que l'on retrouve le sens de notre métier, du "pourquoi nous dansons".»

Espace intergénérationnel

Les Édouard Lock, Peggy Baker, Benoît Lachambre qui font la danse d'aujourd'hui sur les scènes d'ici et d'ailleurs sont tous passés par Tangente à une époque ou à l'autre, parfois même avant que Tangente ne soit Tangente.

Car aucun lieu spécifique pour la danse n'existait avant que Dena Davida tire cet art vivant de son errance forcée d'un loft squatté à l'autre. Quand, en 1977, la chorégraphe de l'avant-garde américaine Trisha Brown est invitée au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), à l'instigation de Chantal Pontbriand, Dena Davida est déterminée à «connaître cette femme», avec qui elle cofondera plus tard le Festival international de nouvelle danse (supprimé en 2003), outre Diane Boucher.

Dans la foulée de cette rencontre, l'Américaine exilée au Québec est amenée à créer les séries de danse «Samedi soir au musée» au MBAM, auxquelles participera le chorégraphe alors indépendant Édouard Lock, qui fera ensuite briller la danse québécoise dans le monde avec sa compagnie La La La Human Steps. Il y aura «Qui Danse?», soirées livrées d'un studio de la ville à l'autre. De tout cela (et d'un collectif qu'elle a formé avec Silvy Panet-Raymond et Louis Guillemette) naîtra finalement Tangente en 1980, avec une soirée de solos signés Peggy Baker pour baptême.

«Au début, on était dédié aux jeunes parce qu'il n'y avait qu'eux!, s'esclaffe la fondatrice et directrice artistique. Ginette Laurin, Jean-Pierre Perreault, Paul-André Fortier étaient tous jeunes!»

Elle maintient cette mission initiale en gardant la porte ouverte à tous les artistes plus établis qui souhaitent explorer de nouvelles avenues, sortir de leurs ornières artistiques. Ainsi, l'enfant terrible Dave Saint-Pierre, qui a créé à Tangente sa puissante Pornographie des âmes, oeuvre tremplin de son succès international, reviendra y créer un solo, «une chose qu'il ne peut pas risquer dans les circonstances avec sa compagnie», reconnue pour son travail de grands groupes.

«J'aime voir Tangente comme un espace intergénérationnel, un lieu où on peut expérimenter à toutes les étapes de sa carrière, mais je ne perds pas de vue le rôle de soutien qu'on a à jouer pour les jeunes dans leurs premières années de vie artistique.»

Vers un nouvel espace

Consciente que la relève actuelle doit relever de nouveaux défis à cette époque où les chorégraphes se multiplient de manière inversement proportionnelle aux subventions gouvernementales, elle reste convaincue que «Tangente fait partie de la solution» au manque de ressources, tranche-t-elle, en parlant du projet de déménagement de sa petite institution dans un espace plus grand et mieux outillé, quand son bail actuel, rue Cherrier, viendra à terme en 2010. «Je veux que le nouveau lieu réponde à plus de besoins des jeunes.»

Idéalement situé dans le Quartier des spectacles — sur le terrain actuel du métro Saint-Laurent, peut-être? —, ce lieu compterait une salle de spectacle plus grande avec gradins amovibles, un studio de répétition et un studio technique ainsi qu'un espace pour les riches archives de son centre de documentation. Si elle rêve un peu plus, Dena Davida s'imagine même y ouvrir la première librairie de danse de la métropole...