Babine,ou l'ode à la folie

Saint-Élie-de-Caxton — Tous les chemins mènent à Saint-Élie-de-Caxton, surtout les détours qui nous font glisser plus facilement dans l'imaginaire. Car c'est par la fantasmagorie du conte que Fred Pellerin nous a fait découvrir son village imaginaire, qui sera bientôt porté au grand écran par le réalisateur Luc Picard, les productions Cité Amérique et Alliance Vivafilm.

C'est en effet par mille et un détours, selon un trajet défiant les lois de la géographie, que notre petite délégation, armée d'une carte du village en forme de dessin naïf, est débarquée à Saint-Élie-de-Caxton, avec une bonne heure de retard hier, pour le prélancement du tournage de Babine (titre provisoire). Mais le temps n'a pas le même sens dans ce village de 1565 âmes où le maire nous accueille chaleureusement en lançant: «Quand vous êtes perdus, chez nous, c'est que vous êtes rendus!» et où les cloches de midi sonnent... à 12h20, juste avant que Fred Pellerin ne donne le signal de départ: «Y est 11h, on commence.» Ambiance surréelle à l'image des savoureux récits de son conteur-vedette...

Babine, qui devrait voir le jour fin 2008, s'inspire du conte (aussi décliné en spectacle) intitulé Prendre le taureau par les contes.

«C'est la vie de Babine, le fou du village», résume le conteur au bagou vif et sympathique, qui s'est fait scénariste pour l'occasion. «C'est une ode à cette folie-là, qui était une lucidité que les autres avaient pas, une étincelle dans l'regard qui permettait une poésie du quotidien pis qu'on retrouve pus aujourd'hui dans notre logique et notre "stainless", notre aseptisation. On n'a pus l'droit de r'garder d'travers.»

«Pour moi, c'est une ode à la candeur, à l'innocence, que, oui, on peut parfois sacrifier au nom de l'argent, du pouvoir», plaide Luc Picard, qui signe ici son second long métrage après L'Audition, en 2005. Sans verser dans la nostalgie ou dans le conservatisme, il y voit aussi une belle façon de renouer avec une partie de notre passé québécois, qu'on a si (trop?) rapidement balayé du revers de la main.

Babine (Vincent Guillaume Otis) est né de la Sorcière (Isabel Richer), assisté de Toussaint Brodeur (Luc Picard), le marchand du village et éleveur de mouches à feu, qui deviendra son ange gardien. Quand le vieux curé (Julien Poulain) meurt dans l'église incendiée, le curé neuf (Alexis Martin) finit par accuser le pauvre Babine, que Toussaint fera tout pour sauver.

Un univers fantastique

L'intrigue permet surtout à l'univers coloré de Fred Pellerin de prendre corps, du taureau amoureux à la belle Lurette (Maude Laurendeau) qui pleure son bien-aimé parti pour la guerre en effeuillant perpétuellement des marguerites, en passant par le coiffeur Méo (René Richard Cyr), toujours trop pompette pour réussir la tête de ses clients. D'ou l'appel du genre fantastique, si peu exploré au Québec. En fait, seul l'épilogue sera bientôt tourné à Saint-Élie-de-Caxton. Le reste du tournage se fera en studio, avec de vrais décors de maisons de village et moult effets spéciaux, signés Pedro Pires.

«C'est un univers très, très fantaisiste», a indiqué Luc Picard en parlant de son grand saut stylistique, qui a nécessité l'élaboration d'un story-board, pratique plutôt rare dans le cinéma québécois. «Je suis débutant, mais ça aurait été pareil pour n'importe quel réalisateur parce qu'un film de même, on n'en a jamais fait, c'est nouveau pour tout le monde.»

Pour cette raison, le réalisateur, séduit par le monde légendaire de Fred Pellerin, qu'il ne connaissait pas avant que la productrice Lorraine Richard ne lui soumette le scénario, n'ose pas trop se lancer dans les comparaisons faciles avec d'autres univers cinématographiques. Même si d'autres personnes, comme le vice-président d'Alliance Vivafilm, Patrice Roy, font le rapprochement avec La Grande Séduction pour l'esprit et Tim Burton pour l'esthétique. Et même si Fred Pellerin fait référence aux «Filles de Caleb sur l'acide», image qu'il dit reprendre de Luc Picard lui-même... La série, aussi produite par Cité Amérique, a d'ailleurs été tournée dans la région mauricienne.

Chose certaine, toutes les ressources techniques seront mises à contribution pour rapporter ces histoires extravagantes plus grandes que nature, promet le scénariste en herbe.

«Y a des affaires qui tiennent pas dans un écran dans ce conte-là! Y a une surdimension qui dépasse les 32 pieds de large de tous les écrans possibles. C'est sûr qu'y va y avoir des passes suggérées. Les gens vont devoir faire leur boutte.»

Un conte de fées... vrai

«Ça va être un conte de fées, mais c'est basé sur quelque chose de vrai», préfère dire l'acteur-réalisateur, qui incarnera Toussaint Brodeur, touché par la sensibilité et l'inventivité du personnage, et aussi pour étancher sa soif de jouer, les offres se faisant plus rares depuis son passage à la réalisation.

«C'est la note générale qu'on s'est donnée: oui, on peut flyer, donner des distorsions à toutte, sauf qu'il faut partir avec quelque chose de vrai, d'organique, que ce soit au niveau du jeu, du costume, du décor ou des éclairages.»

Car Babine, c'est aussi le surnom de Roger Lafrenière, dont la tombe surgit aux premiers rangs du cimetière du village, derrière l'église. Comme dans les contes de Fred Pellerin, tous les personnages du film prennent racine dans la réalité. Si bien qu'il a fallu une veillée du village la semaine dernière afin d'obtenir la bénédiction de tous pour mener à terme cette production de 6,5 millions de dollars largement inspirée de faits vécus.

«Toutes mes histoires sont approuvées par les gens du village parce que ça parle de leur père ou leur grand-père. Faut que ce soit fait dans le respect parce que j'habite icitte, et c'est ma priorité de vivre icitte, plus que d'être conteur d'histoires», explique le conteur-scénariste, qui a d'ailleurs eu un peu la frousse de faire passer ses histoires au grand écran. Toutefois, transposées au cinéma, celles-ci mettraient encore plus le village sur la «map mondiale légendaire», souligne-t-il, rassuré aussi par la participation de Luc Picard. «Quand Luc est embarqué dans l'projet, ça m'a laissé tranquille parce qu'y a l'bord humain assez développé.»

La solidarité et l'exultation collective étaient palpables lors du lancement, sur le parvis de l'église, où plusieurs citoyens du village s'étaient attroupés.

Après tout, «presque tout Saint-Élie est mère et père spirituels de Fred», me lance Michel Brodeur (oui, oui, le vrai fils de Babine, en chair et en os!), qui n'aurait pas raté cet événement pour tout l'or du monde.

En attendant le tapis rouge qu'Alliance Vivafilm a promis, avec la spontanéité emblématique de cette drôle de conférence de presse, de dérouler dans le petit village de la Mauricie pour la première de Babine.
3 commentaires
  • Roland Berger - Inscrit 4 octobre 2007 09 h 49

    C'est toujours ça de pris!

    Bravo à Luc Picard, dont le talent rappelera aux Québécois, notamment les plus jeunes d'entre eux, qu'ils ont une histoire, une culture.
    Roland Berger
    London, Ontario

  • Ernesto Sanchez Cortés - Inscrit 4 octobre 2007 10 h 48

    Ré-enchanter le monde

    Les complets gris des hommes d'affaires ne suffisent plus à dire la richesse du monde. Babine, au fond du Saint-Élie-de-Caxton de nos imaginaires, montre que notre cerveau gère une âme plus vaste que celle qui patauge dans nos marécages de consommation.

    Rafraichissant aussi de constater cette prise en charge d'un patrimoine culturel qui repousse les limites de notre monde étriqué que d'aucuns voudraient faire naître en 1960.

    Le fou du village, comme celui du roi, suggère à l'homme lobotomisé de prêter l'oreille à ces raisons que la raison ne comprend pas parce qu'elles la transcendent. Cette lucidité au second degré est un appel à l'innocence; en magnifiant la mémoire, elle dépasse le cynisme par la candide évocation des neiges d'antan, soudainement actualisées et toujours vivifiantes. Les idéologies qui nous aliènent de notre humanité peuvent bien se rhabiller : « Le vent se lève !... il faut tenter de vivre ! »

  • Michel Roy - Inscrit 5 octobre 2007 09 h 46

    Nous sommes fiers

    Nous sommes fiers de notre conteur et fiers de notre village qui se développe bien dans l'harmonie.