Le retour des corps mutants

Interprètes: Carol Prieur et Chi Long. Photo: Marie Chouinard
Photo: Interprètes: Carol Prieur et Chi Long. Photo: Marie Chouinard
Une danseuse marche à quatre pattes, pieds et mains juchés sur des pointes. L'autre évolue en s'appuyant sur une marchette. Deux interprètes dansent en siamoises réunies par une même prothèse. Avec cet attirail d'éclopés, Body Remix aurait facilement pu incarner la misère du monde ou annoncer l'humanité de demain. Mais la chorégraphe Marie Chouinard a évité ces pièges et signé une ode jubilatoire à tous les possibles du corps, inspirée par le génie multiforme de Glenn Gould interprétant Les Variations Goldberg de Bach.

À travers ces drôles de corps mutants, l'artiste remanie les lois de la biologie humaine et de la physique chorégraphique, en une suite de tableaux ciselés comme de la dentelle et livrés sur la musique de Bach réorchestrée par Louis Dufort.

«Marie est fascinée par le corps, comment on peut aller plus loin dans le mouvement, au-delà de ce qu'on connaît comme danseurs», rapporte Carole Prieur, devenue au fil des 12 années passées dans la compagnie une sorte d'alter ego ou de muse pour la chorégraphe.

Après l'entrevue, j'aurai le privilège de confirmer ces propos en assistant à une répétition dans le splendide nouveau studio de la compagnie, à l'angle des rues Mont-Royal et de l'Esplanade. La grande prêtresse de la danse québécoise y peaufine les détails de l'oeuvre en reprise: du positionnement des danseurs dans l'espace au rythme de l'exécution gestuelle. «Trouve ta propre rythmique au lieu du balancement régulier du pied», lancera-t-elle à Chi Long.

Alchimiste

Le corps est la pierre philosophale de Marie Chouinard. En véritable alchimiste, elle parvient à transmuer ses énergies invisibles et ses pulsions les plus brutes en gestes d'une troublante beauté. Après s'être penchée sur les ressources internes du corps — le travail des articulations a donné Le Cri du monde, puis sur celui de la voix a donné Chorale —, la chorégraphe a voulu prolonger ce corps avec des accessoires pour faire naître une autre danse.

Le tour de force de Body Remix tient dans le fait qu'à partir d'objets hyper connotés, qui renvoient automatiquement dans l'esprit à la maladie, au vieillissement, la pièce parvient à dépasser totalement ces associations. La douleur évoquée par les béquilles se transmue ainsi en plaisir — charnel ou ludique. On ne voit plus l'arsenal de l'handicapé, le harnachement du danseur classique, mais un corps transformé, «remixé». Ce qu'on percevait comme une entrave donne finalement accès à une liberté nouvelle, jouissive. L'anomalie cède la place à une autre manière d'être.

Cette curieuse alchimie tient notamment au long travail d'expérimentation qui a suivi l'entraînement des danseurs, notamment sur pointes, incluant les hommes. La façon particulière de bouger dans Le Sacre du printemps, pièce phare de la compagnie, a d'ailleurs donné naissance au fil des ans à une routine d'entraînement pour les interprètes. Ici, grâce au travail sur pointes si peu naturel pour les garçons, Manuel Roque a raffermi ses muscles du bas du dos et amélioré l'alignement de son corps.

«À force de recherches, on trouve des "patterns" kinétiques complètement naturels, explique Lucie Mongrain. Il ne s'agit pas de l'oublier [la béquille], mais de l'intégrer et jouer dans cette nouvelle réalité physique.»

«Quand on marche à quatre pattes, ça réveille une autre façon de travailler pour le cerveau, puisque les bras fonctionnent comme les jambes», ajoute Carole Prieur.

Comme un trophée

Depuis sa création, Body Remix a parcouru le monde. Pas moins de 35 villes l'ont accueillie et encensée. Lucie Mongrain raconte qu'une fois, après le spectacle, un technicien a surpris une vieille dame brandissant sa marchette en l'air comme un trophée dont elle pouvait enfin être fière.

«Je crois que c'est la pièce la mieux reçue de Marie jusqu'ici, juge Carole Prieur (qui en a vu d'autres!), parce qu'elle est la plus esthétiquement ouverte; il y a une beauté que tout le monde comprend.» Les accessoires fournissent une base commune, rendant la danse plus lisible. Et le jeu et l'humour sont au rendez-vous.

C'est peut-être pourquoi l'oeuvre a valu à la compagnie le 22e Grand Prix du Conseil des Arts de Montréal l'an dernier. Au-delà des références animales qu'on y reconnaît parfois, de la sensualité et du désir qui traversent toutes les oeuvres de la chorégraphe, Body Remix met surtout à nu la mécanique complexe du corps, nimbée de beauté.

«Je la vois [Marie Chouinard] comme une grande sage du mouvement, une sorte de yogi qui peut léviter, confie Carole Prieur. Elle a une compréhension de l'énergie du mouvement, comment aller chercher tout le potentiel du danseur. Elle "intuitionne" une mathématique universelle.» Qui se révèle ici avec brio.

***

Body Remix / Les Variation Goldberg

Du 4 au 6 octobre au Théâtre Maisonneuve

À voir en vidéo