Quatuor pour maître Renard

«Jules Renard me touche énormément. Je ne trouve pas dans la littérature française l’équivalent de Jules Renard», a insisté Jean- Louis Trintignant, hier.
Photo: Jacques Grenier «Jules Renard me touche énormément. Je ne trouve pas dans la littérature française l’équivalent de Jules Renard», a insisté Jean- Louis Trintignant, hier.

C'est flanqué de ses trois comparses que Jean-Louis Trintignant, canne à la main, a rencontré la presse hier à Montréal, visiblement animé par le défi de provoquer chaque soir une émotion différente avec les mots cinglants de son écrivain fétiche, Jules Renard.

Frêle mais assuré, l'acteur de 76 ans, qui brûlera à nouveau les planches ce soir dans la métropole, avoue que cet exercice de mise en lecture, bien que difficile, lui procure un immense bonheur.

«C'est très difficile, c'est comme si on jouait le même soir 20 pièces différentes. On ne sait pas le temps qu'il faudra au public pour recevoir ce texte», a-t-il confié, expliquant le travail abattu par lui et ses partenaires pour extirper du journal de Jules Renard la matière à jouer.

L'oeuvre de plus de 1000 pages a été adaptée et transformée sous forme de dialogue entre quatre comédiens, dont une femme, la jeune Hélène Filières. Tous différents, ils incarneront tous Renard sur scène, un être aux milles facettes, tantôt mordant tantôt tendre.

«Jules Renard me touche énormément. Je ne trouve pas dans la littérature française l'équivalent de Jules Renard», a insisté hier l'acteur ayant joué dans plus de 130 films.

Imprégné du texte de Renard, le comédien tout autant que ses complices ont dit trouvé dans le texte ce franc-tireur une matière inépuisable. «Encore maintenant, plus d'un an après, on découvre des textes qu'on ne connaissait pas. Chaque soir, c'est un peu différent. Sur une centaine de textes, 10 % sont nouveaux chaque soir. On ne sait pas encore ce qu'on va jouer demain», s'amuse Trintignant, dont la prestation en quatuor constituera le point fort du Festival international de littérature (FIL).

«Ce qui compte, c'est ce qui se jouera entre nous et le public, ajoute son collègue, Manuel Durand. On est tous Jules Renard à notre façon. Comme comédien, de se balader là-dedans, de se prendre pour un juge, puis d'être partenaire du public, c'est assez fabuleux.»

Déjà dépouillé de plus de 300 pages par sa veuve qui en a censuré après sa mort les passages trop privés ou trop sensibles, le journal de Jules Renard retravaillé par Trintignant et son équipe demeure un pavé éditorial sur son époque, qui tire des fléchettes en tout sens, mais qui fourmille aussi de perles brillantes d'humanité.

Des références à des personnages célèbres ont été conservées, dont le fameux «Mallarmé: intraduisible, même en français». La plupart des allusions aux hommes politiques de l'époque, aujourd'hui dénuées de sens, ont été écartées.

Une fois de plus interrogé sur sa fille Marie, disparue en 2003, victime de la violence de son conjoint, Trintignant a confié qu'il aurait bien aimé dire ce nouveau texte en sa compagnie, comme il l'avait fait pour Poèmes à Lou, d'Apollinaire.

Avant que ne s'éclipse sa svelte silhouette, il a sobrement livré une citation que Marie, mère de quatre enfants, chérissait entre toutes et qu'il a intégrée au spectacle.

«Il y en a une que dit Hélène, c'est: "Qu'est-ce que l'imagination d'un adulte à côté de celle d'un enfant qui fait des chemins de fer avec des asperges?" C'est une phrase à laquelle elle tenait beaucoup. C'est vrai qu'avec un rien, un enfant fait des chemins de fer. C'est beaucoup plus beau que les inventions extravagantes qu'on a d'aller sur la lune. C'est tellement plus simple et plus beau.»

Sans aucun doute, il y aura donc un peu Marie aux côtés de Trintignant et de Jules, demain et jusqu'à dimanche, dans les coulisses et sur la scène de la Place des Arts.

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Le journal de Jules Renard

Mise en lecture par Jean-Louis Trintignant, Jean-Louis Bérard, Manuel Durand et Hélène Filières

Du 12 au 16 septembre, 5e salle de la Place des Arts, et le 18 et 19 septembre, Palais Montcalm, Québec