Mort de Luc Perreault - Un pilier de la critique de cinéma disparaît

Un phare de la critique de cinéma québécoise vient de s'éteindre, et toute une mémoire cinéphilique met son drapeau en berne. Disparu dimanche à 65 ans, Luc Perreault était un journaliste qui appartenait à une autre ère que celle du vent du jour, tissée de rigueur et d'intégrité. En près de 40 ans au service de La Presse, jamais il n'aura travaillé à sa propre gloire. Loin de la fabrique d'ego en mode dominant chez les médias, hors du champ de l'esbroufe, il a toujours mis sa plume au service du secteur qui le passionnait: le cinéma, art dont jamais il ne s'est blasé. Sa légendaire modestie, sa discrétion n'avaient d'égales que son érudition et sa générosité.

Il aura été aussi un grand ami, précieux et irremplaçable.

On l'avait vu combattre depuis plusieurs mois avec courage et sans plaintes le cancer qui l'a terrassé. Luc Perreault laisse la profession et ses intimes bien malheureux. Il aura été critique de films de 1968 jusqu'à sa retraite en 2005. Aux côtés de Roland Smith, il fit alors une courte et tardive incursion dans le domaine de la distribution de films.

Entré à La Presse en 1966, affecté deux ans plus tard de façon permanente à la couverture du septième art, Luc Perreault demeura le pilier du temple dans une profession qui eut vite tendance à s'effilocher. Profondément passionné de cinéma, oeil et plume témoins de son évolution sur l'arène québécoise et internationale, il a longtemps couvert les grands festivals de films sur la planète et interviewé des maîtres de la pellicule, en contribuant à l'éducation cinéphilique de ses compatriotes.

Le cinéma était pour lui une passion qu'il couvrait en spécialiste. Sa collection de vidéo-cassettes, de DVD, ses archives, — il conservait tous les calepins et enregistrements de ses entrevues — son immense bibliothèque d'ouvrages de cinéma constituaient de vrais centres de référence. Un Fonds Luc-Perreault sera créé à la Cinémathèque québécoise avec ses archives personnelles.

À la fin des années 70, il avait contribué à mettre au monde le Festival de la critique, qui dut s'effacer devant la concurrence du Festival des films du monde, mais sa vraie carrière fut celle de critique de cinéma, qu'il mena en capitaine au long cours.

Malgré plusieurs prises de bec, il s'était réconcilié avec le président du FFM, Serge Losique, qui lui rendait hier hommage, en le qualifiant de plus grand critique de cinéma que le Québec ait connu.

De l'avis de Roland Smith, propriétaire du Cinéma du Parc, longtemps à la tête du Verdi, de l'Outremont, de tant de salles de répertoire, l'apport de Luc Perreault fut d'avoir été le premier à témoigner du septième art québécois de façon soutenue, en le mettant sur le même pied que les autres cinématographies, se captivant beaucoup aussi pour l'apport des jeunes créateurs. Et ce, sans privilégier un genre en particulier.

En fin de parcours, le journaliste pionnier se montrait déçu des médias qu'il jugeait trop souvent nourris de potins et moins de films; sa mémoire cinéphilique lui semblait inopportune dans un univers épris d'instantanéité. Il ne put occuper sa place d'historien du cinéma dans son journal, mais ne céda jamais aux sirènes de l'époque et garda sa probité

jusqu'au bout.

Vendredi prochain à midi, un hommage serait offert à sa mémoire, au Cinéma du Parc, avec témoignages, musique, repas et retour sur sa carrière. Chacun y est convié. Aucun temple, davantage qu'une salle de cinéma, ne pouvait mieux convenir à cette cérémonie des adieux.
1 commentaire
  • Christian Rasselet - Inscrit 14 août 2007 03 h 40

    Au revoir, Luc Perrault

    Cette nouvelle m'afflige autant qu'elle me désole. Depuis le début des années 60, nous nous sommes croisés régulièrement autour d'un même amour pour le cinéma. Au contact toujours chaleureux, sachant écouter, même trop parfois, il faisait partie du paysage tel un sphinx, pas toujours bien compris. Il était d'une telle gentillesse. Jamais d'agressivité. Pourtant il n'y était pas allé de main morte alors que, travaillant à l'époque pour la S.D.I.C.C. (ex-Téléfils Canada), je m'occupais de la participation du cinéma canadien au Fstival du Film de Cannes, il n'avait pas ménagé ses mots pour dénoncer l'intrusion éléphantesque de notre pauvre petit cinéma, que l'on disait surtout de "cul" à l'époque. Je l'avais pourtant croisé quelques fois dans le hall de l'Hôtel Carlton sans qu'il ne montre quelque agressivité que ce soit à l'égard de mon travail de passionné. C'éait un critique honnête qui disait simplement ce qu'il pensait. Sans vanité aucune. Il n'a jamais feint d'ignorer les gens qu'il connaissaint, ne manquant jamais de les saluer. À propos du même film qu'on venait de voir, il ne donnait jamais son avis immédiatement, il se contentait d'écouter laissant notre opinion vaguer dans sa réflexion qu'il conservait précieusement pour lui. Ça ne l'empêchait pas de reprendre l'une de vos idées pour la faire sienne. Ou même reprendre quelques mots lachés à la fin d'une projection pour en faire le titre de son article. On ne lui en voulait pas pour ça. C'était un gars généreux de sa personne. D'une grande discrétion autant que d'une grande timidité. Cette perte me touche autant que m'a touché celle de Pierre Perrault, son homonyme. La comparaison s'arrête là sinon qu'ils étaient deux être tout aussi aimables l'un que l'autre. Le critique a toujours respecté une éthique de journaliste; il toujours été assez honnête pour ne jamais critiquer directement des personnes, il les jugeait simplement sur leurs actes. Il me restera toujours en mémoire son expression timide et polie. Il a été un pionnier de la critique au même titre qu'un Léo Bonneville pour l'éducation cinématographique.

    Christian Rasselet