S'élever par le conte

Logés au plus profond de la culture innue, les contes et récits ont traversé les âges. Aguerris par le nomadisme et malmenés pendant un temps par le modernisme, ils n'investissent que mieux la vie quotidienne désormais. Ils participent avec force à la construction identitaire poursuivie par les Amérindiens et cimentent des liens intergénérationnels puissants. Parmi les porteuses et les porteurs de cette parole figure Geneviève McKenzie, connue également sous le nom de Shanipiap, Lune du Labrador en innu.

Originaire du village de Matimekush dans le nord du Québec, Geneviève McKenzie est membre de la nation innue, un peuple que les explorateurs français avaient rebaptisé Montagnais. Outre ses talents de conteuse, Genevière McKenzie est également auteure, compositrice, interprète, artisane, animatrice et productrice pour la télévision. Elle est notamment à l'origine de l'émission pour enfants Les Découvertes de Shanipiap.

Lors du festival Présence autochtone, elle invitera les enfants à un voyage initiatique chez les Premières Nations. «Il faut apprendre ce que nous étions, déclare-t-elle, pour mieux devenir qui nous sommes.» Quel meilleur vecteur pour cet apprentissage que la parole, surtout quand elle tire son origine de la longue tradition orale innue. L'aventure s'avère d'autant plus enthousiasmante qu'un vaste mouvement de construction identitaire balaie en profondeur les peuples autochtones et réveille encore davantage leur intérêt pour la parole. «Les jeunes Amérindiens veulent désormais prendre leur place et recouvrer leur identité.»

Au gré des besoins et de l'inspiration, la tradition orale transmet des récits sur d'anciennes expéditions, sur la vie des familles et, bien sûr, l'histoire de leur nation. Légendes et récits mythiques sont extraits de l'atanukan tandis que les faits rapportés qui relatent des anecdotes sur la vie quotidienne se rangent dans le tshipatshimun.

«Les contes, témoigne Geneviève McKenzie, participent à l'innu "aitun"», c'est-à-dire à l'ensemble des connaissances accumulées dont la transmission est assurée par l'oralité, à la culture innue. «Les contes et les récits font notre histoire. Ils m'ont nourrie moi-même lorsque mes grands-parents racontaient, quand ils se racontaient. Nous, les enfants, étions tout oreilles et yeux écarquillés. Nous voulions grandir pour vivre l'immensité de l'espace, la grandeur de la terre, les montagnes. Ils nous élevaient en fait par leurs contes.»

Longtemps rebelle à toute codification et tentative visant à la colliger à grand renfort de livres, de films et de thèses, cette connaissance s'est toutefois fragilisée et se serait perdue, si ce n'était de la volonté des nouvelles générations de prendre le relais, d'aller y puiser substance pour construire le présent. Elle perdure donc à travers le geste, tel le nutshimiu atteuseun, l'apprentissage en forêt, et à travers la parole.

Dans l'instant présent

Ce passé dont le fil s'était distendu reprend de la vigueur à chaque mot prononcé et tisse sa trame dans le présent. «Nous ne connaissons pas nos ancêtres, mais nous savons comment ils pouvaient être. Grâce aux contes, on les ressent, on dirait qu'ils vivent à travers nous.» Cette connaissance intime de ceux qui ne sont plus, de l'histoire de son peuple, permet de s'affirmer dans la vie, d'être fier de soi-même et de celles et ceux qui travaillent pour la culture.

Dans un rapport pacifié, passé et modernité se conjuguent et ouvrent une voie pour les jeunes. C'est pourquoi les récits se déploient dans le quotidien. Point n'est besoin d'organiser une veillée pour initier un conte. «J'ai l'impression que ce sont des histoires qui vivent, qui se réveillent aux enfants, aux personnes qui écoutent, à n'importe quel moment de la vie.» Le conte s'invite de lui-même au moment qu'il jugera opportun. Il se déploie dans l'instant présent, se reconstruit à chaque récit, il renaît. «Il devient un besoin aussi en quelque sorte. Il a toujours fait partie de nous et tout à coup on dirait que c'est quelque chose qui grandit en nous.» Pour Shanipiap, il est comme un soleil derrière un nuage.

Des échanges avec le public

Il ne suffit pas cependant, pour assurer la transmission de cette culture, de conter. Il faut savoir également comprendre l'auditoire présent. «Mes grands-parents nous écoutaient et cherchaient le point qui nous encouragerait.» L'encouragement, le soutien sont intimement liés à l'élaboration de la parole afin de permettre aux jeunes d'envisager les lendemains avec confiance et espoir. «Les jeunes ont besoin de savoir qu'il y a quelqu'un qui a confiance en eux. L'avenir dépend aussi de la manière dont ils vont voir la vie, dont ils vont se développer, dont ils vont rêver et imaginer leur vie.»

La conteuse doit laisser paraître son intérêt pour eux et leur ménager un espace d'expression propre, afin qu'ils puissent à leur tour se raconter et émettre leurs interrogations. Les liens intergénérationnels se renouvellent. Aussi, tout en contant et en écoutant, Geneviève McKenzie confectionnera lors du festival des colliers de bonheur afin d'en faire présent aux enfants. En peau de caribou et autres cuirs, ils sont agrémentés de perles dont chaque enfant choisira les couleurs, des couleurs de terre, de ciel, de feu, etc.

Riches de l'histoire reçue, de son écoute et d'un collier à leur mesure, les enfants aborderont le futur plus sereins. «Le bonheur, précise-t-elle, c'est pour toute la vie. Il est important à tout âge, enfant ou aîné.»

Ne s'improvise par conteuse qui veut. Celles et ceux qui racontent sont des personnes qui ont beaucoup vécu et ont abondamment écouté dès leur jeune âge. Point de génération spontanée et d'improvisations extravagantes pour relayer la parole. «J'ai l'impression que nos ancêtres travaillent toujours encore pour nous garder cette lumière vivante.» Le récit prend place dans un passé circonscrit, tangible et immatériel à la fois, et non dans un imaginaire qui s'introduit selon la formule consacré du «il était une fois». Il s'adresse directement à ceux présents et s'amorce plus volontiers par un «saviez-vous?» Saviez-vous quoi? Ce que j'ai entendu de mon grand-père, ou encore ce que l'on m'a dit de l'objet que je tiens dans mes mains, ou encore ce que cela me rappelle...

Au fait, saviez-vous comment le canot, ce moyen de transport privilégié par les Amérindiens, a été créé? Croisez la forme du sourire à la force des bouleaux blancs et à la sagacité d'un jeune garçon du nom de Tishitush pour trouver la réponse!

Collaboratrice du Devoir