Les 25 ans de l'École nationale de cirque - La petite histoire d'une grande école

N'eût été un souper bien arrosé entre quelques clowns québécois expatriés à Budapest au milieu des années 70 et des gymnastes de l'équipe canadienne atterris en Hongrie le temps d'une compétition, l'École nationale de cirque, devenue l'une des plus prestigieuses au monde, n'aurait peut-être jamais vu le jour.

Ce fameux souper, où les atomes crochus ont vibré entre des individus dont les chemins auraient pu ne jamais se croiser, tous en parlent. C'est là qu'ont été semés les premiers germes d'une amitié dont naîtrait, quelques années plus tard, une école pareille à nulle autre.

«On avait rencontré ces gens-là en Hongrie, lors d'une compétition de gymnastique, et ils étaient devenus de bons amis. Ensuite, on leur a fait une petite place au Centre Immaculée-Conception pour qu'ils s'entraînent. Pour nous, c'était du monde flyé, mais ça nous interpellait», raconte André Leclerc, cofondateur et ex-gymnaste au sein de l'équipe canadienne de 1976, aujourd'hui directeur de Dynamo Théâtre.

Une autre tangente

Ces «flyés», c'étaient Rodrigue «Chocolat» Tremblay, Sonia Chatouille et Guy Caron, trois acteurs et amuseurs de rue, partis se mouiller au grand art du cirque à la très étatique école de Hongrie, satellite de l'École des arts du cirque de Moscou. Le métier rentrait, grâce aux prouesses techniques fidèles à la méthode soviétique, mais la création n'était pas au rendez-vous.

«À mon retour, je me suis dit: il faut faire quelque chose. Il n'y avait là-bas aucune volonté de changer le cirque traditionnel. J'y ai réfléchi et, un jour, Pierre Leclerc est arrivé chez moi avec une caisse de bière pour discuter de l'idée de créer une école de cirque», rappelle Guy Caron, l'un des cofondateurs de l'ENC.

À la fin des années 70, déjà toute une bande d'artistes, issus de Carbone 14 ou de l'Escouade de l'Instant Tannée, orbitait autour d'André Simard, entraîneur de l'équipe nationale de gymnastique, pour glaner çà et là des conseils acrobatiques. Leclerc et Caron convainquent le père de la Sablonnière, généreux directeur du Centre Immaculée-Conception, de laisser ces joyeux drilles squatter locaux et matelas de l'équipe de gymnastique pour créer un embryon d'école de cirque nommée Circus.

Le jour, on déploie trampolines, anneaux, trapèze et matelas, qu'on remballe très vite le soir dans les placards, avant que les «vrais» cours de gymnastique ne commencent.

«Dès que Guy Caron est arrivé, on a intégré aux ateliers des cours de danse, de mime, de claquettes et de théâtre, ç'a pris une tout autre tangente», se souvient Pierre Leclerc, désormais rompu à l'art circassien, qui décide de quitter l'ENC en 1981 pour fonder la troupe Circus et partir en tournée.

Difficile de croire aujourd'hui que l'ENC, dont la bâtisse de verre s'élance, magistrale, dans le ciel du quartier Saint-Michel, faisait alors la manche pour survivre d'une année à l'autre.

À l'époque, la survie de l'école tenait en effet de l'équilibrisme financier, obligeant ses administrateurs à jongler tant avec les chiffres qu'avec les quilles. «Chaque année, on ne savait pas si l'école allait rouvrir. Tout se finançait avec les frais payés par les étudiants. Avant 1985, les sous venaient au compte-gouttes. On gagnait des pinottes et on parvenait à payer nos salaires par des subventions rapaillées un peu partout», relate Guy Caron.

La donne change le jour où Guy Caron se décide à amener ses meilleurs étudiants présenter leurs numéros au Festival du cirque de demain en France. Le mot commence à courir. Des liens sont tissés avec l'Europe, où Caron visite les cirques Fratellini, Aligre, Alexis Grüss et Roncalli, de l'Allemagne.

Au même moment, Guy Laliberté fonde le Cirque du Soleil et

recrute auprès de Caron ses meilleurs étudiants pour monter son spectacle éponyme. La suite est connue, la symbiose des deux phénomènes a permis de créer une légende, celle d'un cirque aujourd'hui connu partout sur le globe, devenu la référence en matière de spectacle à grand déploiement et d'art circassien.

«L'École de cirque est née avant le cirque, et cela a permis, au départ, au Cirque du Soleil d'avoir du matériel pour faire décoller un cirque francophone, dans lequel les Québécois se retrouvaient totalement. Le public s'y est rendu parce qu'il y avait là une couleur unique, une identité propre qui leur ressemblait», croit Guy Caron.

Haut niveau

Mais en 1984, rien n'était encore gagné pour l'École de cirque. Il fallut convaincre Lise Bacon, la ministre de la Culture de l'époque, qui en menait large au sein du gouvernement Bourassa, de sauter à bord d'un 747 pour assister au Festival du cirque de demain. «Elle a vu que, sur le plan artistique, on avait une longueur d'avance sur ce qui se faisait ailleurs, et c'est là que tout a vraiment décollé. On lui doit beaucoup», insiste Guy Caron.

À ce moment, l'École de cirque, qui vient d'emménager dans la gare Dalhousie, devient une pépinière pour le cirque. Mais Guy Caron, nommé directeur artistique au Cirque du Soleil, juge que l'école doit voler de ses propres ailes pour assurer sa survie et dépose un projet de programme collégial au ministère de l'Éducation. «On ne pouvait plus se contenter de subventions annuelles, il fallait des budgets récurrents pour assurer notre croissance», explique-t-il.

Il aura fallu 13 ans et bien des palabres avant que Québec n'accepte, en 1995, d'entendre raison et d'accorder le statut d'école supérieure à l'ENC en créant un programme d'études collégiales en arts du cirque. Entre-temps, Guy Caron quitte l'école; Jan-Rock Achard et Marc Lalonde lui succèdent en 1999.

Depuis, un monde s'est écoulé. Elle est bel et bien révolue l'époque où, se rappelle Guy Caron, on levait le nez sur sa bande d'énergumènes et où le premier journaliste atterri sous un chapiteau pour couvrir un spectacle du cirque était un journaliste... sportif! Aujourd'hui, l'École nationale de cirque est perçue comme l'une des meilleures écoles de cirque au monde, et la plus imposante, avec ses quelque 120 élèves et 40 professeurs. À ses aises depuis 2003 dans ses nouveaux locaux de la 2e Avenue, elle fut la première école de cirque du monde, outre celle du Cirque de Moscou créée en 1930, à intégrer un bâtiment pensé et construit spécialement à des fins acrobatiques.

Vingt-cinq ans après sa création, l'ENC a formé plus de 300 artistes de cirque et contribué à l'émergence de compagnies comme le Cirque du Soleil ainsi que le Cirque Éloize et le collectif Les 7 Doigts de la main, tous deux fondés par d'anciens élèves. Elle accueille aujourd'hui 25 % d'étudiants étrangers au secteur collégial et réussit à placer de 90 à 95 % de ses finissants sur la piste de cirques étrangers, de compagnies de danse ou de théâtre.

«Un des points forts de l'école, c'est d'avoir des étudiants étrangers, car cela donne un mélange de cultures unique, qui donne ensuite à nos finissants des contacts partout dans le monde», se réjouit le directeur de l'ENC, Marc Lalonde.

Mais n'entre pas qui veut dans ce temple de la haute voltige. Compte tenu des fortes exigences techniques réclamées des candidats, même pour accéder au programme cirque-études du secondaire, seulement 20 % des candidatures sont retenues.

«Nous ne sommes pas une école de raccrocheurs. Un artiste doit avoir une formation complète pour être réfléchi et "articulé". Si un élève coule deux cours, c'est fini», explique Marc Lalonde, pendant qu'une vingtaine d'élèves du secondaire s'échauffent aux grands battements dans la grande palestre.

Des années de formation

Pour s'assurer d'avoir des candidats de poids, l'ENC ne lésine pas sur les moyens et offre depuis 2000 aux jeunes de 9 à 17 ans un cour préparatoire à la formation supérieure, en parascolaire. Les apprentis doivent s'entraîner de 13 à 16 heures par semaine en marge de l'école et suivre un cours intensif d'été de deux semaines.

«Ça prend des années pour former un artiste complet. Ceux qui arrivent à l'audition doivent avoir déjà une très bonne base. Le haut niveau d'exigence technique est notre marque de commerce. C'est en tout cas ce qu'on dit de nous», explique-t-il, pendant que les finissants peaufinent leur spectacle de fin d'année. À côté, un jeune gymnaste multiplie les grands écarts et les pirouettes sur des talons hauts.

Même dans son grand abri de verre, l'école commence déjà à se sentir à l'étroit. Des projets d'expansion sont à l'étude, dont celui de créer une résidence pour accueillir, dès le secondaire, des jeunes de l'ensemble du territoire québécois.

«L'École nationale de ballet de Toronto a aussi ses résidences», soutient le directeur de l'ENC.

«Autrefois, c'étaient les familles qui formaient et transmettaient, dès le plus jeune âge, la tradition du cirque. Notre but, c'est de permettre au plus grand nombre de commencer très tôt à se préparer à être des artistes de cirque.»