L'entrevue - Qui a tué Jean Dominique?

L’écrivaine Jan Dominique
Photo: Clément Allard L’écrivaine Jan Dominique

Le meurtre du grand journaliste haïtien Jean Dominique, en 2000, n'a pas encore été élucidé. Sa fille Jan, également journaliste, a fui le pays et vit actuellement à Montréal où elle prépare un roman sur le thème de la culpabilité. Le Devoir l'a rencontrée à Québec, où un réseau de médias communautaires l'avait invitée à parler de L'Agronome (2003), le documentaire de Jonathan Demme (Silence of the Lambs...) sur la vie de Jean Dominique.

Québec — Il y a trois choses qui frappent dans L'Agronome. D'abord, le personnage de Jean Dominique, cette formidable grande gueule mue par la conviction, la colère et un charisme fou (Demme avait d'ailleurs essayé de le convaincre de monter un spectacle à Broadway!). Puis, on est étonné par le mythe que cet homme a pu devenir en Haïti. Un homme qui a été accueilli par 60 000 personnes à son retour d'exil en 1986. Enfin, on ne peut qu'être impressionné par son combat. De l'époque de Duvalier fils (à partir de 1971) à celle de Jean-Bertrand Aristide (à partir de 1991), Jean Dominique, sa famille et ses collègues se sont battus pendant 30 ans pour garder Radio Haïti ouverte. Jusqu'à ce qu'on lui tire dessus à l'entrée de la station, un matin d'avril 2000. Cette tragédie n'a pas empêché Jan et sa belle-mère, Michelle Montas, de continuer. «Après la mort de Jean, pendant trois ans, on a tenu la radio. Et surtout, on a tenu le dossier justice, ce qui était encore plus dangereux pour nous, raconte Mme Dominique comme si c'était hier. Nous nous sommes battues pendant ces années pour que l'enquête soit faite de manière "potable". Et en décembre 2002, il y a eu un attentat contre Michelle. Elle a eu miraculeusement la vie sauve, mais son garde du corps a été assassiné. Je l'ai fait partir en lui disant: on va calmer un peu les choses.»

Mais les menaces ont repris à Radio Haïti Inter. En 2003, Jan Dominique décide de fermer la station et rentre à Montréal, où elle avait déjà vécu. «C'était devenu quasi impossible de faire notre métier. Chaque fois qu'un journaliste sortait, il était menacé. C'est absurde de penser qu'un journaliste doive travailler avec un garde du corps.»

Appel à la justice

Ça fait maintenant trois ans et, après avoir longtemps attendu, Mme Dominique a finalement défait toutes ses valises et ne prévoit pas rentrer de sitôt. Encore moins rouvrir la station. «Les assassins — les hommes qui avaient été emprisonnés à la suite de l'enquête [sur la mort de son père] — se sont enfuis comme par hasard. Actuellement, l'un d'eux est parmi les plus importants chefs de gang de la banlieue de Port-au-Prince, alors je ne m'imagine pas rentrer au pays.»

En avril dernier, elle et Michelle Montas — aujourd'hui à la radio française des Nations unies — ont lancé un nouvel appel à la justice. «Cela fait six ans que nous continuons en vain d'exiger justice pour ce militant de la parole libre, écrivaient-elles. Une fois écartée la voix combien gênante de Radio Haïti, le dossier judiciaire des assassinats du 3 avril est bloqué depuis trois ans, dans une conspiration du silence et de l'impunité.»

Mais qui a tué Jean Dominique?

Dans un rapport de 2001, Reporters sans frontières notait que l'animateur de radio s'était fait beaucoup d'ennemis en critiquant sans relâche l'élite financière, les anciens du régime Duvalier, l'armée, la politique américaine à l'endroit d'Haïti et certains membres de Lavalas, le parti d'Aristide. Depuis sa mort, certains témoins clés ont disparu, d'autres ont carrément été tués. L'enquête s'enlise, et la situation générale du pays est loin d'aller en s'améliorant. Le 6 novembre dernier, l'organisme Transparency International proclamait Haïti le pays le plus corrompu du monde. Avant la Birmanie et avant l'Irak...

«Si quelqu'un comme Jean ne peut pas obtenir justice, qui le pourra? C'était un homme connu, même internationalement. Il avait un média, de la facilité à se faire entendre. Ce que je trouve terrible, c'est de me dire que, si on n'a pas réussi et qu'on n'arrive pas encore à débloquer ce dossier, c'est dire le poids qui pèse sur le développement d'Haïti en général», déplore Jan Dominique.

Tentée par le journalisme à Montréal? Elle fait une pause, puis sourit: «Vous savez, j'ai découvert ici que je suis une femme de 50 ans, chose que j'ignorais en Haïti parce que mon père, à 70 ans, travaillait encore et n'avait pas l'intention de prendre sa retraite. Ç'a été mon premier choc. On m'a fait comprendre qu'une personne de mon âge n'avait aucune chance de trouver... Je n'ai pas insisté.» De toute façon, poursuit-elle, «ça aurait été une telle adaptation... Le genre de travail qu'on faisait [en Haïti], ce n'était pas seulement du journalisme, c'était plus que ça».

Mme Dominique n'est pas peu fière des réalisations de Radio-Haïti: les premières émissions de radio en créole, la langue du peuple, un accent sur les actualités internationales, des reportages de fond sur la réalité des campagnes... Et d'évoquer, la lumière dans le regard, la couverture qu'elle a faite des projets de réforme agraire lancés au début du gouvernement Aristide.

Mieux sous Duvalier?

Sur l'actualité récente en Haïti, la journaliste et écrivaine préfère ne pas faire de commentaires parce qu'elle ne suit plus les enjeux d'aussi près qu'avant. Quand même: «Au niveau de l'actualité, il y a un truc que j'ai constaté. Depuis notre départ, depuis la fermeture de Radio Haïti, il n'y a plus de radio indépendante à 100 % en Haïti.» Elle cherche le bon qualificatif. «Le mot "inféodées" est trop dur... Disons qu'elles sont toutes dans un camp ou dans l'autre. Elles ont pris position en faveur d'Aristide ou de Préval. Certaines sont bourgeoises, elles ne savent pas ce qui se passe dans l'arrière-pays. Donc, chaque média a un patron. Nous, on refusait d'avoir un patron.»

À Montréal, Jan Dominique se consacre entièrement à son autre passion, la littérature. Ses romans et recueils de nouvelles publiés en Haïti — Mémoire d'une amnésique (1984), Évasion (1996), Inventer... la Célestine (2000) — seront bientôt réédités et elle travaille à un nouveau projet de livre. «J'ai eu le bonheur de recevoir une bourse du Conseil des arts du Canada pour travailler sur un sujet qui me fascine: la culpabilité des bourreaux. Je me suis toujours trouvée, au niveau personnel et littéraire, du côté des victimes et, là, pour une fois, je vais essayer de plonger de l'autre côté. Ça ne va pas être facile.»

L'idée du roman lui est venue au contact de certains membres de sa communauté. «Vingt ans après la dictature, il y a des gens qui disent que c'était mieux sous Duvalier. Et ça, je ne peux pas le supporter. Je ne peux pas supporter qu'on oublie qu'il y a eu 30 000 victimes et qu'elles n'ont jamais trouvé la paix parce que les bourreaux n'ont pas été punis. C'est pour ça que je m'intéresse à ce thème-là. J'imagine [dans le livre] qu'un bourreau a pu se réinstaller, je ne sais pas, par exemple à Montréal, à Québec, n'importe où, vivre sa vie tranquille et maintenant, dire tout haut, du haut de cette virginité retrouvée, que "c'était mieux sous Duvalier". C'est d'entendre cette phrase qui a tout déclenché.»

Selon elle, le combat contre l'oubli et l'impunité est indispensable pour Haïti. «La démocratie n'a aucun sens et le développement économique ne pourra jamais se faire si l'impunité existe. Et pas seulement l'impunité pour les crimes de sang, mais aussi les gens qui volent, qui font de la contrebande, qui ne paient pas leurs taxes.» La voie littéraire est simplement une autre manière de véhiculer ce même message. «En Haïti, on a la mémoire courte. Ce livre sera aussi une façon détournée de parler d'Haïti, de dire qu'il ne faut pas oublier.»

Collaboratrice du Devoir