Avis de recherche

L'université Concordia poursuit la traque mondiale des 200 oeuvres du galeriste montréalais Max Stern, forcé par les nazis de liquider sa collection de maîtres anciens dans son Allemagne natale, en 1937. Une toile vient tout juste de resurgir en Espagne. Presque toutes les autres manquent toujours à l'appel...

L'histoire hoquette parfois de manière bien curieuse. Ce portrait du jeune noble Jean von Eversdijck, réalisé en 1580 par le peintre flamand Nicolas Neufchâtel (vers 1527-1590), a été adjugé aux enchères en Allemagne par la célèbre maison Lempertz, le 18 mai 1996. L'oeuvre vient tout juste d'être retrouvée dans une fondation artistique en Espagne, comme l'a appris Le Devoir. Il y a près de 70 ans, le 13 novembre 1937, l'huile de petit format faisait partie d'une autre vente, forcée celle-là par les nazis, à la même Kunstauktionhaus Lempertz de Cologne.

Deux fois à l'affront passera... Et la répétition des fautes n'en diminue pas la gravité.

Plus de 200 toiles avaient été bradées pendant la très honteuse soirée. Elles provenaient toutes de la galerie de Düsseldorf de Max Stern, celui-là même qui allait ensuite se réfugier à Montréal pendant la Deuxième Guerre mondiale et y diriger, avec sa femme Iris, la célèbre galerie Dominion, l'une des plus importantes de l'histoire du marché de l'art au pays. Le Dr Stern, diplômé d'histoire de l'art, a notamment accompagné les carrières d'Emily Carr et de Paul-Émile Borduas.

À leur mort en 1987, les Stern, sans descendance, ont légué leur prodigieuse collection personnelle, évaluée à 10 millions de dollars, au Musée des beaux-arts et au Musée d'art contemporain de Montréal. Les trésors de la galerie, comptant 2000 lots, ont été liquidés au profit de trois universités, celles de Jérusalem, de McGill et de Concordia. Une vente généreuse, légale et volontaire cette fois.

Les liquidateurs ont ensuite créé The Max and Iris Stern Museums Legacy Program pour coordonner des événements commémoratifs. En octobre, l'université Concordia présentera une exposition intitulée Auktion 392: Reclaiming the Galerie Stern, Düsseldorf sur cette triste histoire de spoliation.

«Nous allons contextualiser la vente du 13 novembre 1937, réinscrire en quelque sorte la galerie Stern dans l'histoire allemande», explique Catherine Mackenzie, professeure au département d'histoire de l'art de l'université Concordia, responsable d'Auktion 392. L'historienne est devenue un peu détective de l'art par la force des choses. La reconstitution de l'expo s'appuie par exemple sur un catalogue de la vente retrouvé au J. Paul Getty Museum de Californie, le seul exemplaire connu en Amérique. Il contient des reproductions d'environ le tiers des oeuvres bradées.

Auktion 392 va notamment rappeler que le Reich hitlérien a fait adopter des lois balisant l'accès à certaines professions, dont le commerce des oeuvres et objets artistiques, dès novembre 1933. La vente de Cologne a découlé d'un ordre gouvernemental, après deux ans de tracasseries bureaucratiques. La reconstruction va aussi évoquer le «paysage culturel» allemand des années 1920 et 1930. La Stern Kunstgalerie fut fondée en 1913 à Düsseldorf, la deuxième ville de Rhénanie-du-Nord-Wesphalie, par Julius, le père de Max. Elle se spécialisait dans les toiles de maîtres anciens, surtout de l'Europe du Nord.

«Longtemps, l'Occident a refusé de regarder en face ce qui s'est passé en Europe dans les années 1930 et 1940, commente la professeure Mackenzie. La perspective change depuis quelques années et un nouveau rapport à ce passé voit le jour. Les institutions elles-mêmes, comme les musées, commencent à prendre conscience de leurs fautes et de leur implication dans le vol ou le recel d'oeuvres et de collection complètes.»

600 000 oeuvres volées

Concordia a lancé une traque internationale pour retrouver les toiles de la collection de son généreux donateur. Le détective de l'art Willi Korte, une sommité mondiale, comme Clemens Toussaint, manie le grand filet. Quelques dizaines d'oeuvres sont déjà identifiées (mais pas encore retrouvées). Mis à part le Portrait de Jean von Eversdijck, une seule autre toile a été retrouvée, aux États-Unis. Les deux oeuvres ont été mises en vente au cours des deux ou trois dernières décennies, principalement en Allemagne, comme le Nicolas Neufchâtel.

«Nous n'avons pas encore contacté la fondation espagnole qui détient maintenant cette oeuvre, explique Clarence Epstein, directeur des projets spéciaux de l'université. Les démarches de récupération sont délicates et complexes. Il faut souvent compter des années avant de retrouver la trace et de pourvoir réclamer une seule oeuvre.»

Sauf erreur, le Canada n'a encore enregistré aucune restitution à des familles juives spoliées par les nazis. Aux États-Unis, 22 oeuvres ont été retournées à leurs propriétaires ou à leurs héritiers au cours des huit dernières années et six cas demeurent en suspens.

Certaines estimations avancent le nombre himalayen de 600 000 oeuvres volées entre 1933 et 1945, dont 100 000 sont encore manquantes. Des pays, dont la France, ont mis en place une commission nationale d'examen. Au Canada, les trois grands musées des beaux-arts (Montréal, Ottawa et Toronto) ont développé des sites Internet pour y diffuser de l'information sur les oeuvres aux origines floues ou suspectes. À elle seule, l'institution québécoise a relevé environ 200 oeuvres présentant «un historique relativement incomplet».

Aux États-Unis, un site semblable (nepip.org) compte déjà 18 000 inscriptions. Une enquête de la Conference on Jewish Material Claims against Germany, une organisation basée à New York, vient pourtant de révéler qu'une bonne portion des institutions muséales américaines ne suit pas l'exemple honorable du Metropolitan Museum of Art ou du Museum of Fine Arts de Boston.

Sur les 332 musées interrogés, 214 ont répondu et établi une liste de 140 000 oeuvres méritant un examen plus approfondi. Une centaine d'institutions ont toutefois avoué ne pas avoir examiné leurs collections ou n'ont tout simplement pas fourni assez d'informations pour permettre à la Conference de qualifier leurs travaux en ce sens. Le Solomon R. Guggenheim et le J. Paul Getty Museum, deux très prestigieux établissements, font partie du lot silencieux.

La professeure MacKenzie offrira un cours sur la vaste question du vol des oeuvres à la session d'hiver. L'université lancera en octobre, en même temps que l'exposition Auktion 392, un site consacré aux oeuvres de la collection Stern. «Nous allons proposer un site très didactique, explique Clarence Epstein. C'est normal pour une université.» Il espère aussi pouvoir profiter du lancement pour dévoiler de bonnes nouvelles concernant les réclamations à la fondation espagnole du Portrait de Jean von Eversdijck. Une première grande victoire, avant de s'attaquer à quelques dizaines d'autres cas et de corriger un peu les injustices de l'histoire, cette grande hoqueteuse...