Charlevoix souhaite l'inhumation des restes d'Alexis le Trotteur

La Société d'histoire de Charlevoix et le maire de la ville de Clermont demandent la remise en terre des os d'Alexis le Trotteur, exhumé en1966 dans des circonstances qui prêtent à controverse. Les os de cette légende québécoise sont aujourd'hui conservés et exposés au Musée de la Pulperie à Chicoutimi. Le musée les avait acceptés à titre de don en 1975 des mains de Jean-Claude Larouche, celui-là même qui, avec l'aide de son frère, les avait exhumés sans les permissions nécessaires afin de conduire une étude de premier cycle à l'université dont on remet en question l'à-propos autant que la démarche scientifique.

«Ça fait au moins quatre ans que nous avons ce dossier à l'ordre du jour, dit Serge Gauthier, le président de la Société d'histoire de Charlevoix. Jusqu'ici, nous avions eu peu d'écho à nos demandes, mais depuis que Le Devoir a rappelé les grandes lignes de cette histoire, on nous écoute plus facilement. À notre avis, non seulement Jean-Claude Larouche n'avait pas obtenu les autorisations officielles, mais il avait aussi passé outre aux objections de plusieurs citoyens, à commencer par le curé de l'époque. La Société d'histoire de Charlevoix a recueilli des témoignages à ce sujet. Les rares personnes qui racontent aujourd'hui qu'on pouvait, en 1966, entrer comme ça dans un cimetière sans plus de façon et exhumer des corps à la pelle comme l'a fait Larouche sont à côté de la vérité!»

À son sens, la démarche scientifique de toute l'entreprise menée par Jean-Claude Larouche fait défaut. C'est en effet beaucoup en lien avec les historiettes littéraires publiées par le folkloriste Marius Barbeau qu'on a exhumé les restes d'Alexis le Trotteur. «Comment peut-on en conséquence en venir à justifier une thèse scientifique sur la base d'une illusion scientifique? On a déterré accidentellement au moins quatre corps de façon sommaire, explique Serge Gauthier, avant de mettre la main sur celui du Trotteur, sans pour autant avancer sur quoi que ce soit de solide à son sujet. Et comment par la suite M. Larouche, qui n'est pas propriétaire de la dépouille, peut-il la donner à un musée?»

Le conservateur du musée à l'époque, Russell Bouchard, bien connu aujourd'hui comme polémiste, affirme sur son blogue que la recherche de Jean-Claude Larouche «avait été bien menée». Bouchard se souvient que les ossements, conservés par Larouche, lui étaient arrivés «fixés avec une colle jaunâtre sur une planche de contre-plaqué pas très sainte qui formait le fond d'une sorte de sarcophage de très mauvais goût, vitré à son sommet et pas très ragoûtant à voir; l'ensemble nous rappelant qu'il n'était pas bon d'être reconnu phénomène hors du commun.»

L'ancien conservateur avance néanmoins aujourd'hui que les os devraient être restitués à la patrie d'Alexis le Trotteur: «Pour lui avoir ravi sa paix éternelle le temps d'un spectacle, la population de Saguenay doit maintenant faire un geste humain en restituant les restes du défunt à sa patrie d'origine, Charlevoix, qui entend lui donner une sépulture décente

et chrétienne.»

À Clermont, municipalité où se trouve la maison natale d'Alexis Lapointe dit le Trotteur, le maire Jean-Pierre Gagnon se dit très intéressé à offrir à la dépouille une sépulture et un monument à sa mémoire. Joint par Le Devoir, le maire affirme que le conseil municipal doit adopter en début de semaine prochaine une résolution en ce sens, «en appui aux positions de la Société d'histoire de Charlevoix dans ce dossier».

Pour sa part, le maire de La Malbaie, Jean-Luc Simard, déclare au Devoir que «si la personne qui a déterré le corps avoue l'avoir fait sans permission, il est évident qu'on est en droit de savoir ce que font aujourd'hui les os dans un musée à Chicoutimi. De là à savoir si c'est à La Malbaie ou ailleurs que les os devraient être enterrés désormais, c'est une autre question.»

Au Saguenay, les journaux locaux ne sont pas sensibles aux arguments scientifiques et légaux concernant le retour des restes. Ils en font plutôt une affaire de fierté régionale.

En éditorial, le Progrès-dimanche laisse ainsi entendre qu'il faut peut-être «chercher la cause de tout cet émoi dans le fait qu'un film sera bientôt tourné sur Alexis Le Trotteur» et que l'article du Devoir, qui a remis à l'avant-scène cette affaire, fait le jeu du producteur tout en s'avérant être surtout une autre preuve à verser au dossier du prétendu mépris montréalais pour les régions. «Les régions du Québec, écrit l'éditorialiste, étant considérées par les métropolitains comme leurs colonies.»

Selon le journaliste Roger Blackburn du Quotidien de Chicoutimi, «de toute évidence, Charlevoix voudrait ériger une sépulture en l'honneur de la future vedette posthume du cinéma et profiter des retombées d'une telle opportunité touristique. On ne le dit pas ouvertement, mais la région voisine cherche à nous voler un personnage qu'on a mis au monde.»

Le directeur du Musée de la Pulperie, Jacques Fortin, a déclaré au quotidien Le Soleil avoir mandaté ses procureurs pour éclairer la nature du don d'ossements qu'il a accepté et utilisé à son profit depuis 1975.