Des marionnettes pour crier sa douleur

En l’espace de 15 semaines, une soixantaine d’élèves de l’école primaire Lévis-Sauvé, à Verdun, ont monté de toute pièce un spectacle de marionnettes, de la fabrication du personnage jusqu’à la rédaction du texte en passant par la créa
Photo: Jacques Grenier En l’espace de 15 semaines, une soixantaine d’élèves de l’école primaire Lévis-Sauvé, à Verdun, ont monté de toute pièce un spectacle de marionnettes, de la fabrication du personnage jusqu’à la rédaction du texte en passant par la créa

Un castelet. Kim le canard, une sorcière au nez jaune, un magicien à la longue robe bleue et un drôle de petit chien picoté, autant de petites marionnettes à gaine agitant leur tête de papier mâché. L'équipe du Théâtre de la Simagrée et son projet, Théâtre à l'école. Une soixantaine d'élèves de Verdun, plusieurs freinés dans leur élan par des difficultés scolaires. Mélangez ces ingrédients et vous obtiendrez toute une recette de succès à l'école.

«Avant de rencontrer Myriame, je n'avais jamais vu un spectacle de marionnettes de ma vie», racontait Jonathan, grand petit bonhomme de «presque dix ans» rencontré mercredi à l'école primaire Lévis-Sauvé, de Verdun. «Mais maintenant que je sais comment ça se passe, en avant et en arrière du théâtre, je veux en refaire.»

Ils étaient une vingtaine cet avant-midi-là à célébrer l'aboutissement attendu d'une longue entreprise commencée en novembre: en l'espace de 15 semaines, monter de toute pièce un spectacle de marionnettes, de la fabrication du personnage jusqu'à la rédaction du texte en passant par la création des décors, les exercices de narration et l'art du bruitage. Le petit castelet rouge et doré, bien campé au fond du gymnase, cachait mal la fébrilité des apprentis marionnettistes, qui défilaient cinq à cinq pour présenter leur produit fini.

Pour le public de parents, d'élèves, de professeurs et de journalistes assis ce matin-là, il était impossible de soupçonner le travail titanesque derrière quatre petites saynètes de quelques minutes. «Maintenant qu'on a le secret de ce qui se passe derrière, on va en refaire plein d'autres!», a lancé une fillette exaltée une fois les applaudissements terminés.

Myriame Larose, qui a guidé une soixantaine de jeunes de quatrième année dans trois écoles différentes, connaît, elle, l'étendue du chemin parcouru. «Quand nous sommes arrivés dans certaines classes, des enfants n'avaient jamais vu un spectacle de leur vie», raconte la marionnettiste professionnelle, qui oeuvre au Théâtre de la Simagrée et traîne avec elle un projet pédagogique d'élaboration d'une pièce dans les écoles. «Il y a des enfants qui partaient vraiment de très très loin et qui vivaient des difficultés importantes à tous les niveaux, que ce soit l'apprentissage ou le comportement.»

Dans certains milieux défavorisés et en cette ère où on craint l'éradication de la culture du champ des écoles, l'arrivée d'une troupe de théâtre déjà bien installée dans le quartier avait tout d'une bouffée d'air frais. Le projet particulier de «médiation culturelle», proposé par l'arrondissement de Verdun à certaines écoles, vise le rapprochement de la culture locale et du milieu scolaire. «En ciblant une clientèle en difficulté d'intégration scolaire, on voulait permettre à des enfants de vivre une expérience particulière et positive pour renforcer leur estime de soi», explique Marc Daoust, agent de soutien à la Direction de la culture de l'arrondissement de Verdun. La Ville, de concert avec le ministère de la Culture et des Communications, a permis ce projet de Théâtre à l'école, qui a coûté 15 000 $ pour les trois établissements scolaires.

Certains moussaillons partaient en effet de loin. «Le premier jour, une petite fille était cachée sous la table tant elle était gênée», relate Myriame, qui a elle-même été soufflée par l'ampleur de la détresse de plusieurs enfants. «Mais au bout d'un moment, elle s'est ouverte, et la marionnette est devenue un filtre entre elle et les autres.»

Qui donc aurait cru qu'un fantoche ou une poupée puisse servir de paravent pour camoufler sa différence et de porte-voix pour crier sa douleur? «J'ai parfois été renversée par les confidences que je recevais à travers les marionnettes», poursuit Myriame, qui a réussi à faire éclore plusieurs de ces petits bourgeons récalcitrants. «Caché» derrière sa petite création de papier mâché et de feutrine, l'enfant se trouvait à exorciser certains de ses démons, s'ouvrant inconsciemment aux autres.

Après avoir vu deux spectacles professionnels de marionnettes, percé l'envers du décor et même fait quelques exercices d'expression verbale, nos artistes en herbe étaient prêts pour la création de leur pantin et la fabrication d'une fiche personnage, celle-ci ciblant le mieux possible le profil de la marionnette, qu'il soit chien, extraterrestre, canard ou chef amérindien. Dans un groupe un peu plus en détresse, les marionnettistes de la Simagrée ont dû se pincer pour y croire quand, sur 16 enfants, une dizaine avaient choisi de bricoler des... tueurs en série.

La rédaction de l'histoire a aussi permis de déterrer de profonds et douloureux secrets, quelques enfants n'ayant à l'évidence que des référentiels colorés de violence. «Avec quelques enfants, j'ai vraiment dû les encourager à refaire leur histoire plusieurs fois parce que tout ce qu'ils nous proposaient relevait de l'entreprise de destruction. Je ne m'attendais vraiment pas à ça...», explique Myriame.

Mais l'épilogue est heureux. L'estime de soi, ciblée comme une des zones les plus cruellement atteintes chez ces petits en mal d'amour, a pris du galon pour beaucoup. Pour d'autres petits durs de durs qui n'auraient jamais, ô grand jamais, accepté de se vanter d'aimer le théâtre, l'aventure n'a été que positive, et la marionnette pourrait rejoindre le trophée de hockey sur le dessus de la commode. Pour d'autres, repliés sur eux-mêmes, c'est un véritable concentré de communication qui se trouvait derrière le castelet, notamment à travers l'écriture à huit mains d'une pièce de théâtre.

«Pour plusieurs, ç'a été le travail d'équipe, la confiance en soi, le fait de s'extérioriser et de s'exprimer devant les autres», a raconté Sophie Sanscartiers, orthopédagogue à l'école Lévis-Sauvé, après la représentation de cette semaine. Entre deux câlins distribués à ses petites vedettes d'un jour, elle a expliqué que «certains étaient très gênés, et parler devant un auditoire comme celui d'aujourd'hui [mercredi] avait tout d'un gros défi, qu'ils ont réussi».

Le castelet est toujours au fond du gymnase. Les enfants, exaltés, racontent comment ils s'entassaient derrière tous les quatre, repliés les uns sur les autres, pour manipuler leur marionnette. Jonathan s'avance vers la journaliste et observe ce qu'elle note sur son calepin, inquiet qu'on écrive bien ce qu'il veut dire. «Faire la marionnette, c'est ça qui a été le plus dur», explique-t-il en brandissant bien haut son soldat, bariolé de rouge et de blanc. «Mais je l'ai réussie, regarde comme elle est belle.»