Edgar Bori - Le vrai visage de l'homme

Edgar Bori
Photo: Jacques Grenier Edgar Bori

Bori existe pour vrai et il ne s'appelle pas Edgar. Il s'appelle manche de pelle, et ce n'est pas aujourd'hui qu'on en saura plus. Sachez tout de même que Changer d'air, son nouvel album, porte bien son nom: non seulement ça ventile les puanteurs ambiantes de la planète, mais la musique, pour changer, y a presque autant d'importance que les paroles. Nouvelle étape de la révolution borienne.

La scène: un Harvey's, quelque part en 2000, pas loin d'un studio d'enregistrement. Débarquent Michel Rivard et Edgar Bori. C'est-à-dire Rivard et ce type dont on ne connaît ni le visage ni le nom, qui se fait appeler Edgar Bori à la scène. Lequel, témoin à la fois anonyme et privilégié, raconte: «Tout de suite, les regards se tournent vers Michel. Ça chuchote. Tout le monde sait que Michel Rivard commande tel trio. Arrive un hamburger double même s'il a commandé un simple. Avec huit tranches de cornichon, trois tranches de tomate. Il va prendre une bouchée, on lui tape dans le dos. "Le Phoque, c'est ma meilleure... " Une goutte de moutarde tombe sur sa chemise. D'autres gens arrivent. Michel dépose son hamburger géant et signe des autographes. Sept fois, on l'interrompt. Quand on sort, il me dit: "Faut que j'aille changer de chemise." Et je comprends à ce moment-là qu'il n'a pas le choix. Michel Rivard n'est peut-être pas Céline Dion, mais il est connu et ne peut faire fi de son image.»

Le bonheur de l'anonymat

Personne ne s'est demandé qui accompagnait Rivard. Ce quidam? Cette non-vedette? Cet absent de l'image? Edgar Bori a une trop belle tête d'inconnu pour qu'on la remarque. «Moi, quand les caméras de télé sont là, les caméramans me tassent. Un photographe m'a déjà demandé: "Il est où Bori?" Je lui ai dit: "Il est parti par là."» L'anecdote fait sourire l'Edgar Bori du civil, attablé chez moi pour la deuxième fois en trois mois. Il a un bon visage que je ne vous décrirai pas. Le bonheur de l'anonymat est une chemise tachée qu'on n'a pas besoin de changer. Bori sourit d'autant plus largement que, depuis l'entrevue qu'il m'accordait en juin pour le compte de la revue Paroles et musique (le bulletin de la SOCAN, centrale des auteurs, compositeurs et éditeurs), son nouvel album Changer d'air a enfin pris l'air. Disponible à Québec depuis le 17 septembre, à Montréal depuis le 25, le disque vit déjà une belle vie. «Il y avait des grosses piles en entrant chez Archambault à Québec, je n'avais jamais vu ça!» Et ça se vend. Étonnamment bien dans un marché en chute libre, jubile l'artiste avec un soupir de soulagement à la clé. C'est en effet la première parution de la toute nouvelle compagnie de disques fondée par Bori, Les Productions de l'onde (qui souhaite appuyer de nouveaux artistes, si tout va bien). C'est aussi le premier album à proposer officiellement Edgar Bori comme un seul homme.

Jusque-là, faut-il rappeler, ou plus précisément jusqu'au spectacle en solo intitulé Le Sort de l'ombre (d'abord donné aux Francos 2001), il y avait comme qui dirait un flou artistique concernant Bori. On ne jurait même pas de son existence. Était-ce le pseudo d'un chanteur en goguette, une simple marionnette, un justicier masqué, voire un collectif sans tête? Bori pouvait très bien être la concoction des Pierre Potvin, Yvon Bilodeau, Louis Gagné et Stéphan Côté, ces gens de théâtre qui se donnaient à voir, eux, dans les spectacles. C'était plus que plausible: c'était exprès. «Le quiproquo était entretenu, admet Bori. C'était un jeu. La voix de Pierre est très proche de la mienne. Il y a eu des entrevues par téléphone à la radio où Pierre, et même Stéphan, parlaient en tant que Bori. À Radio-Canada, où Pierre Potvin est animateur, on m'a déjà dit que je ne pouvais pas être Bori puisque Pierre Potvin était en ondes au même moment.»

Puis, Le Sort de l'ombre a sorti Bori de l'ombre de ses doubles — retenus ailleurs — et la silhouette derrière la lune s'est avancée. Révélant un corps. Un gaillard habitait bel et bien Bori, les entrevues en donnaient des bribes de curriculum, du musicien des années 70 au golfeur professionnel: il ne restait plus qu'à dévoiler les traits. Ce qui faillit arriver. «On a fait un show expérimental à North Hatley. Sans masque. Avec seulement un maquillage. J'étais malheureux comme les pierres, résume Bori de son beau timbre grave. Incapable de regarder les gens dans les yeux. Et je me suis rappelé pourquoi je ne voulais pas me montrer.» Pourquoi, en effet? Depuis un bête concours de violon où, enfant, on le jeta en pâture au public, c'est la paralysie. «Une peur terrible. L'oeil de l'autre sur moi, je suis pas capable. Je m'enfarge dans les notes.»

L'homme a constaté autre chose à North Hatley. Une réaction. Gênée. Le public partageait son malaise. Aimer Bori, comprenait l'intéressé, n'est pas seulement affaire de chansons belles et bien faites: c'est aussi goûter le mystère Bori. Point de non-retour dépassé: les gens ne veulent plus savoir qui est Bori. La plupart des «boriens» (sic) le confirment par courriel via le site www.bori.com: «La magie tomberait. C'est ce qu'ils me disent. Je crois que le personnage a permis aux gens de s'imaginer un Bori. Je ne correspondrais probablement pas à leur idée.»

Bori sans visage il demeurera donc. À Petite-Vallée cet été, il a chanté en duo avec Rivard. Lui de dos, Rivard de face. Au Festival international de la chanson de Granby en fin de semaine dernière, un carton occupait sa chaise de juré. «Je me sens à nouveau libre. Je n'ai plus cette impression d'être malpoli en tournant le dos au public: maintenant, on me dit qu'on a du plaisir à regarder mes mains, qu'elles sont expressives. Ça me ravit. Après huit ans d'Edgar Bori, je pense qu'on me suit là où je veux aller. Comme un Forrest Gump de la chanson.»

Et il se trouve ces jours-ci que Bori va plus que jamais au fond des choses. Changer d'air parle de tout ce qui ne sent pas bon, histoire de mieux respirer. «Je suis moins dans ma bulle. C'est un album où je réagis. Parfois avec une certaine agressivité.» Vos papiers — très volontairement décantée du PoèteÉ vos papiers! de Ferré — est une mitraille d'anglicismes assassinant le français à la mode; Hisser haut, une douloureuse évocation d'inceste; Les États, une charge contre l'hégémonie yankee; I Hate You patron, un ras-le-bol d'immigré; Ça n'intéresse personne, un regard triste sur l'état des lieux («C'est 35 000 enfants / Que l'homme éteint chaque jour / Encore plus étonnant / D'en laisser naître autant»). Disque déprimant? Pas du tout. Question de manière. En cela aussi, Changer d'air fait changement. «On a essayé [on: Bori et le guitariste Jean-François Groulx, surtout] d'enrober les textes les plus durs des musiques les plus folles.» De la même façon qu'on joue du jazz débridé pour accompagner les morts à La Nouvelle-Orléans,

expliquera Bori.

Aventures jazzy, bringues latines, ambiances créoles, c'est nettement moins le Bori à la Reggiani des albums précédents. «Les gens sont attachés à la voix, à un certain type de mélodie. Il y a au moins quatre titres qui renvoient à l'univers calme et posé de Bori.» Du nombre, Ce sont et C'était se détachent, splendides ballades tristes. «Avant, je faisais de la chanson, résume l'artiste. Maintenant, je commence à faire de la musique avec des mots.» Mais pas question de mettre sur cet Edgar de paroles et de musique un visage. «J'aime trop manger mon hamburger chaud.»