Vitrine du disque

Private Investivations

The Best of Dire Straits & Mark Knopfler

Dire Straits & Mark Knopfler

Mercury / Universal

On découvrit Mark Knopfler au sein d'un groupe new wave avant l'heure, Dire Straits, avec l'extraordinaire Sultans of Swing: non seulement chantait-il un peu beaucoup comme Dylan, mais il maniait le triolet en maître. D'album en album se révéla un véritable «guitar-hero», de la trempe d'un David Gilmour ou d'un Clapton, capable de virtuosité comme du plus grand lyrisme (l'exquise Brothers in Arms). Il fallut la dissolution du groupe pour que l'on connaisse aussi le «gentleman-picker» en Knopfler, authentique Chet Aktins britannique, musicien épris de folk, de blues, de bluegrass et de country. Toutes facettes représentées à travers cette compilation savamment dosée entre les essentielles de Dire Straits (sans oublier le pan rock'n'roll du répertoire, de Walk of Life à Calling Elvis) et l'échantillonnage des aventures de l'artiste solo (bandes sonores, extraits d'albums thématiques). Même l'avenir est représenté par All the Roadrunning, jolie valse country dansée avec Emmylou Harris, annonciatrice d'un album en commun, à paraître en 2006. Beau cadeau.

Sylvain Cormier

The Unbroken Circle

The Musical Heritage of the Carter Family

Artistes divers

Dualtone / Fusion III

La belle-famille de Johnny Cash, telle qu'aperçue dans le film biographique Walk the Line, ressemble à toutes les belles-familles, à cela près qu'il s'agit de la «first family» de la musique country: The Carter Family, trio formé en 1926. A. P., Sara et «Mother» Maybelle Carter furent en effet les pionniers du genre, donnant aux airs folkloriques issus des Appalaches et aux chants de la guerre de Sécession la forme simple et moderne que mille millions de chanteurs et chanteuses country ont pratiquée depuis. Continuité qui justifie pleinement cet hommage de qualité supérieure au répertoire du trio: réalisé par John Carter Cash, fiston de June Carter Cash et Johnny Cash, juste avant les décès consécutifs de ceux-ci, l'album s'écoute comme on feuillette un album de famille, avec les descendants directs, Johnny, June, Rosanne Cash, tante Janette et oncle Joe Carter (les enfants de A.P. et Sara), autant que les héritiers musicaux: Emmylou Harris, John Prine, Shawn Colvin, Ricky Skaggs, Kris Kristofferson, George Jones, Willie Nelson et autres Marty Stuart. Authenticité garantie.

S. C.

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Japanese Traditional Koto and Shakuhachi Music

Satomi Saeki et Alcvin Takegawa Ramos

Oliver Sudden

Le disque débute avec une note de flûte de bambou, une seule qui s'étire longtemps avant d'aborder la suivante, mais avec de subtiles variantes ponctuées par le souffle; une note asymétrique à nos oreilles, qui parfois s'accompagne d'une seule autre note de koto, la cithare sur table au son si doux que l'on enseignait aux Japonaises comme on enseignait, à l'Ouest, le piano aux filles de bonnes familles. Le phrasé de la musique traditionnelle japonaise instrumentale se résume souvent à peu de mots. Comme pour signifier le détachement, comme pour chercher la voie intérieure, comme pour s'éloigner du vertige technique à l'occidentale. Mais d'aucune façon cela n'empêche la grande qualité ni la finesse de l'exécution de pièces qui peuvent remonter jusqu'à mille ans en arrière. La flûte shakuhachi est l'instrument de la méditation. Le silence et les techniques de respiration se camouflent dans des secrets sonores. Cela confère à la musique un caractère déroutant, mais très apaisant.

Yves Bernard

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BEETHOVEN

Les Sonates pour piano. Friedrich Gulda. Brilliant Classics 9 CD 92773 (SRI).

Peut être avez-vous eu la chance de capter, mardi dernier sur Espace Musique, un concert hommage à Friedrich Gulda, autour de Martha Argerich. On y entendait notamment le fantasque (et fantastique) Concerto pour violoncelle de ce pianiste, jazzman et compositeur. Martha Argerich fut élève de Gulda à Vienne. Car avant de devenir un trublion de la scène classique, Friedrich Gulda fut à Vienne une référence, le docte prophète d'une Neue Sachlichkeit (nouvelle objectivité) révélant les oeuvres dans leur nudité et crudité. Brendel n'était alors qu'un pâle émule de ce gourou-là. Gulda enregistra les Sonates de Beethoven entre 1954 et 1958 pour Decca, puis à l'été 1967 pour Amadeo. C'est ce cycle de 1967 qui sera réédité mardi prochain à petit prix. Malgré un son un peu mat, on reste bouche bée devant l'absolue rigueur de ce parcours incomparable, vif, dru, essentiel. Beethoven est ici fondamentalement rendu à ses sources (Haydn, Mozart). Sur cette base, Gulda éclaire d'une lumière forte les élans, les innovations, le génie du compositeur. Il est un messager, et quel messager!

Christophe Huss

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BEETHOVEN

Concertos pour piano n° 3 et 4.

Yefim Bronfman (piano), Orchestre de la Tonhalle de Zurich, dir. David Zinman. Arte Nova ANO 640100 (Allegro).

Après avoir enregistré les Symphonies, les Ouvertures et la Missa solemnis de Beethoven à Zurich, David Zinman aborde les Concertos pour piano. Il n'y a là rien d'extraordinaire en soit, surtout que Yefim Bronfman est plus connu pour ses prestations athlétiques dans Prokofiev que pour son esprit de finesse. Sauf que le résultat artistique est particulièrement intéressant, car il s'inscrit dans cette nouvelle vague du «Beethoven à taille humaine» dont Paavo Järvi s'est montré un grand prophète cet été à Lanaudière. Comme un récent disque norvégien du tandem Boris Berezovsky-Thomas Dausgaard (Simax, import), Zinman et Bronfman enlèvent de la masse et de l'inertie à la partie orchestrale, cultivant des contre-chants lumineux (écoutez les bois dans le mouvement lent du 3e Concerto) dans l'esprit d'une complicité plus que d'une joute. La lecture orchestrale de Zinman est fascinante, sans rien de la froideur de ses enregistrements antérieurs. On aurait aimé que le jeu précis et détaillé de Bronfman s'assortisse d'une palette de couleurs plus étendue.

C. H.

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ORGANUM

«Ad vesperas sancti Ludovici Rigis Franciae» - Antiphonaire des Invalides, 1682. Ensemble Organum, dir. Marcel Pérès. Ambroisie AMB 9982 (SRI).

Comme depuis plus de 20 ans, le travail de Marcel Pérès — cette fois sur un antiphonaire (livre liturgique catholique d'antiennes et réponse de l'office chanté) des Invalides — ne laissera pas indifférent. Et, ce, d'autant moins que la réalisation vocale est fascinante, quasi hypnotique. Enregistré dans l'acoustique idéale de l'abbaye royale de Fontevraud, ce CD postule qu'en dépit des grands compositeurs baroques (Monteverdi, Rameau et autres) du XVIIe siècle, la pratique du chant sacré restait, en France, très ancrée dans le Moyen Âge et le plain-chant. Marcel Pérès est avant tout un chercheur. Sa démarche qui, pour utiliser un langage imagé, nous dévoile ici une sorte de «chant grégorien du XVIIe siècle» posé sur des faux-bourdons (accords) qui rappellent les chants corses, est largement étayée dans son érudite notice. Pérès explique à quel point la notation utilisée dans l'antiphonaire des Invalides (1682) montre une opposition française à la réforme du plain-chant dictée par Rome au début du XVIIe siècle. Un disque-révélation, assurément, pour tous ceux qui aiment le chant a cappella, le chant grégorien et les postulats audacieux.

C. H.