Et Dieu créa Darwin

Illustration Tiffet
Photo: Illustration Tiffet

Une exposition fait beaucoup de bruit à New York en ce moment. Elle attire l'attention des médias du monde entier, suscite des débats dans les journaux, à la radio et à la télévision, et fait réagir aussi bien les célébrités que les savants ou les hommes politiques. Provoquer un tel émoi dans cette ville qui a tout vu tient déjà de l'exploit. Et c'est d'autant plus exceptionnel que ce n'est pas au Whitney, au MoMA ou dans une galerie avant-gardiste branchée de Chelsea que ça se passe... Mais bien dans le très sérieux Musée d'histoire naturelle.

En fait, cette institution vénérable a tout simplement décidé que le moment était venu de rendre hommage au célèbre naturaliste britannique Charles Darwin. Mais cette exposition, planifiée depuis plus de trois ans, a été inaugurée au moment même où la polémique entourant l'enseignement de la théorie de l'évolution dans les écoles américaines a subitement refait surface. Avec les procès très médiatisés au Kansas et en Pennsylvanie à propos du concept du intelligent design, que certains aimeraient intégrer dans le programme scolaire des écoles publiques (le président Bush lui-même souhaiterait que cet enseignement fasse partie du programme), la «droite religieuse» a montré l'étendue de son influence politique, et le fossé entre les États «bleus» et «rouges» s'est creusé davantage.

L'intelligent design, ou «dessein intelligent», est une explication pseudo-scientifique qui réfute la théorie de la «sélection naturelle» de Darwin et défend l'idée que seule l'intervention d'un «créateur intelligent» peut expliquer la formation des mécanismes très complexes qui régissent les organismes sur terre.

L'exposition du Musée d'histoire naturelle, intitulée simplement Darwin, ne cherche à contredire aucune croyance religieuse. Son but, selon la présidente du musée, Ellen Futter, qui a pris la parole lors de la conférence de presse, est «d'éduquer le public». C'est donc bien malgré les organisateurs que l'exposition a pris, en raison du contexte actuel, cette forte dimension politique. Pour mesurer l'ampleur du phénomène, il suffit de lire les réactions dans les journaux américains. Le très populiste quotidien de droite New York Post, par exemple, a dénoncé ce qu'il a qualifié de «Bush bashing» lors de la cérémonie d'ouverture de l'exposition. On raconte comment différentes personnalités du monde des médias, de la politique et des arts ont profité de l'occasion pour prendre le micro et critiquer la politique du gouvernement, tandis que le musicien Neil Young interprétait la chanson When God Made Me au piano pour le plus grand bonheur des invités... Il faut d'ailleurs souligner que, contrairement aux autres expositions du musée, Darwin a dû être entièrement subventionnée par des mécènes privés, les grandes entreprises ayant refusé de se placer dans une position compromettante en finançant un événement controversé.

Une bombe

Il est assez inhabituel de s'imaginer qu'une simple visite dans un musée puisse devenir un geste de contestation politique... C'est pourtant l'impression que l'on ressent quand on visite Darwin.

Mais au-delà du débat, le parcours lui-même en vaut-il la peine? Comme c'est toujours le cas avec le Musée d'histoire naturelle, il vaut mieux y aller tôt le matin ou en semaine. Malgré le prix d'entrée élevé, la file d'attente est toujours assez décourageante et est particulièrement importante en ce moment.

L'exposition se veut une vulgarisation des théories complexes de Darwin. Elle rassemble des objets intéressants ayant appartenu au naturaliste (notamment les deux principaux «outils» qu'il avait emportés avec lui sur le Beagle: une Bible et un fusil, symbole par excellence des États «rouges», selon un journaliste du New Yorker... ), des notes, des spécimens rapportés de ses voyages, et même des animaux vivants, comme de grosses tortues des Galápagos. Mais il est certain que les visiteurs plus versés dans le sujet ne risquent pas d'apprendre grand-chose. Pour les autres, par contre, le détour vaut la peine. Il faut prêter une attention particulière à l'organisation du parcours (un design très intelligent): il permet de suivre l'évolution de la pensée de Darwin d'une manière chronologique. Sa jeunesse (le jeune Darwin se préparait à devenir pasteur), son voyage décisif à l'âge de 22 ans sur le HMS Beagle (un navire sur lequel il a passé cinq ans à parcourir les régions reculées du globe), ses découvertes qui ont peu à peu façonné sa théorie révolutionnaire. On nous explique que, de retour en Angleterre, Darwin a hésité plus de vingt ans avant de publier son célèbre ouvrage; c'était pour lui «comme confesser un meurtre».

En effet, à sa sortie, L'Origine des espèces a eu l'effet d'une bombe, et pas seulement dans la communauté scientifique. Il suffit d'ailleurs d'aller au MoMA voir l'exposition d'Odilon Redon, un contemporain de Darwin, pour voir à quel point la théorie de l'évolution a aussi influencé le monde des arts. En présentant l'homme derrière la théorie, cette exposition fait mesurer pleinement l'énormité de ses découvertes qui ont radicalement changé notre manière de voir le monde, mais elle nous permet aussi de découvrir un humaniste (Darwin était fortement opposé à l'esclavagisme) et un homme timide, méticuleux et sensible. Une pièce dans l'exposition est particulièrement émouvante. Il s'agit de la boîte aux trésors de la fille chérie du naturaliste, morte très jeune. Collectionneur, Darwin préserva cet objet toute sa vie et y rajouta quelques autres souvenirs, comme le plan du cimetière où sa fille était enterrée.

La femme de Darwin avait gardé une foi profonde et se consolait en s'imaginant revoir sa fille dans l'au-delà. Darwin, lui, était assailli par le doute et il en a souffert le restant de ses jours. La théorie de l'évolution «est plus qu'une hypothèse», disait Jean-Paul II, elle nous aide à comprendre le monde visible mais n'explique pas les mystères de l'âme.

Collaborateur du Devoir

Darwin

Jusqu'au 29 mai

American Museum of Natural History

Central Park West at 79th Street

New York

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