Une église contre dix cordes de bois...

Il y a une trentaine d'années, le sénateur Serge Joyal, grand amateur d'art et d'antiquités, récupérait dans le hangar à bois de la paroisse de Sainte-Hélène-de-Kamouraska tout l'intérieur de l'église locale. Les pièces sculptées vers 1840 en avaient été retirées avec l'accord de l'évêque du diocèse de Rimouski, pour «rajeunir» et «moderniser» l'antique maison de Dieu.

«Tout cet ensemble en bois devait être utilisé pour chauffer l'église l'hiver suivant», raconte le sénateur dans le mémoire dont il fait la lecture ce matin à Gatineau, devant la Commission parlementaire sur la culture de l'Assemblée nationale. «Je lui ai payé la valeur de dix cordes de bois... »

La chaire, le banc des marguilliers, les guirlandes de bois, la balustrade, le chandelier pascal, tous les éléments récupérés à plein camion ont finalement été donnés au Musée d'art de Joliette, que le sénateur-collectionneur a fondé en 1967 avec le révérend père Wilfrid Corbeil.

Serge Joyal ouvre les auditions aujourd'hui dans le cadre des travaux parlementaires itinérants sur l'avenir du patrimoine religieux. Les élus étaient à Montréal la semaine dernière et leur tournée provinciale va se poursuivre jusqu'en décembre. Le rapport devrait paraître l'an prochain.

Serge Joyal a choisi de se concentrer sur le patrimoine mobilier, les oeuvres d'art, les meubles, les objets du culte, etc. Son mémoire, dont Le Devoir a obtenu copie, dénonce plusieurs autres crimes de lèse esthétique à faire pleurer.

L'esthète raconte avoir récupéré, il y a 35 ans, dans le dépotoir derrière le vieux cimetière Saint-Paul de Joliette, des croix de fer forgé jetées là par le bedeau qui les avait arrachées à des lots «non réclamés» datant de la fin du XVIIIe siècle. Dix ans plus tard, il achetait d'un antiquaire la statue de la Madone sculptée par Joseph Rollin pour l'ancienne église Notre-Dame de Montréal. Encore cinq années et le fouineur achetait d'un revendeur le ciboire en argent donné par Louis XIV au père Le Pautre pour les missions acadiennes. Tous ces objets se retrouvent maintenant dans des collections muséales grâce à leur protecteur.

Son mémoire multiplie les autres preuves de l'apathie nationale, qui mènent souvent au sacrilège et à la destruction du patrimoine religieux. Il souligne par exemple la pauvreté des éditions sur l'art sacré du Québec ou la faiblesse des études universitaires sur le sujet. «Vous allez me demander ce qui a changé depuis 35 ans, époque où il m'est apparu "criminel" pour un peuple de laisser aller ainsi sa mémoire et son histoire sans presque bouger le petit doigt?, écrit l'ancien ministre libéral. Ma réponse est toute simple: pas grand-chose!»

Pour lui comme pour d'autres experts entendus au cours des derniers jours, ce désintérêt s'explique par un effet de société, le Québec n'ayant pas encore réussi à exorciser ses vieux démons historiques et ainsi assumer ce qu'il a été, pour le meilleur et pour le pire. «Les Français n'ont pas peur de parler de leur passé religieux, explique M. Joyal en entrevue. La moitié des nouveaux livres d'histoire de l'art publiés là-bas traitent de l'art religieux. Les églises appartiennent à l'État ou aux communes qui les entretiennent. Rien de tel n'existe ici. Nous agissons collectivement comme ces divorcés qui brûlent tous les biens ayant appartenu à leur ancien conjoint. Le Québec devrait plutôt se regarder dans le miroir de son histoire religieuse, sans fausse honte, et célébrer les réalisations exceptionnelles de son art sacré, les richesses de son patrimoine unique qui remonte aux premiers jours de la Nouvelle-France et s'étend sur quatre siècles.»

La mutation nécessite un profond changement de mentalité et une intervention des pouvoirs publics. Le sénateur regrette que la démolition des églises s'accélère «sans qu'on en soit encore venu à adopter une véritable politique de protection du patrimoine religieux adaptée à l'ampleur des besoins actuels». Il écrit qu'«il ne doit pas y avoir de gêne pour l'État à investir des fonds publics dans le financement, la mise sur pied d'institutions et l'acquisition d'oeuvres du patrimoine religieux». Il répète que le considérable héritage bâti ou mobilier nécessite une certaine forme de prise en charge collective.

Des experts suggéraient la semaine dernière aux parlementaires de «nationaliser» les églises du Québec pour ensuite n'en conserver qu'environ quatre sur dix. D'autres réclamaient la relance et le refinancement de la Fondation du patrimoine religieux que le gouvernement libéral a asséché. «J'en suis aussi venu à la conclusion qu'il ne s'agit pas vraiment de patrimoine privé, conclut le sénateur Serge Joyal en entrevue. C'est un héritage commun à tous les Québécois et il faudrait donc assumer cette responsabilité collective.»