Requiem pour les lieux de culte

L’église St. Michael’s, à Montréal.
Photo: Jacques Nadeau L’église St. Michael’s, à Montréal.

Même vide, une église conserve son inentamable capacité d'évocation d'une espérance qui transcende tout, le temps comme l'espace, la culture, la vie et la mort.

Le récent et très magnifique film La Neuvaine, de Bernard Émond, en fait la preuve avec plusieurs scènes tournées à Sainte-Anne-de-Beaupré, dans un temple quasi déserté par ses fidèles, où un jeune homme vient entamer neuf jours de prière pour sauver sa grand-mère malade. La visite de la médecin Jeanne, athée avouée, naufragée de l'existence en lutte avec sa désespérance, célèbre aussi la magnificence comme les vertus consolatrices de l'archaïque sanctuaire de recueillement.

Ce génie du lieu a hanté plusieurs réflexions entendues cette semaine à Montréal, lors des travaux de la Commission parlementaire sur la culture portant sur le patrimoine religieux. L'ancien Tibet judéo-chrétien compte des milliers d'édifices religieux, dont une bonne part devront être «recyclés» au cours des prochaines décennies. Les églises, les temples protestants et les synagogues ne sont-ils vraiment que des édifices comme les autres? Peut-on convertir leur vocation et conserver leur aura? Qu'en est-il finalement du sacré et des lieux de la transcendance dans une époque sécularisée à l'extrême?

L'Assemblée des évêques du Québec a plongé au coeur du problème dans son propre mémoire défendu mardi. «Certes, se détacher de biens religieux, même de peu de valeur patrimoniale, est un déchirement, car ils sont des témoignages de foi chrétienne, dit le texte. Nous proposons des types de projets, avec le désir de protéger la dimension sacrale des biens religieux. Comme l'a écrit le philosophe Hans-Georg Gadamer, "toute irruption dans un monde protégé par le sacré" est en quelque sorte destructrice d'une oeuvre d'art religieux; celle-ci est coupée de ses racines, si elle est désacralisée. Sans doute, le sacré peut avoir été jadis omniprésent au Québec, mais une véritable sécularisation demeure respectueuse d'une culture, où le sacré continue d'avoir sa place, car il fait partie de la vie et de l'histoire de tout être humain, ainsi que de toute collectivité. Une oeuvre d'art religieux, même dans un musée, risque de perdre de sa valeur, dès qu'elle a été déplacée du lieu pour lequel elle a été conçue.»

La perspective épiscopale fait écho à celle esquissée par Catherine Doucet, membre de la Société historique de Montréal, dans un mémoire qui a été déposé auprès de la Commission mais qui n'a pas été défendu en audition. Pour elle aussi, le «recyclage» des lieux sacrés pose des problèmes fondamentaux, existentiels, que la stricte perspective économique ou immobilière ne respecte pas.

«Les églises représentent le soin que les hommes ont pris pour justifier ontologiquement leur façon d'habiter le monde, écrit-elle dans une version remaniée envoyée au Devoir. [...] Ce n'est pas parce que la religion officielle se retire de ses principaux temples que ceux-ci perdent la dignité de leur stature (c'est plutôt l'inverse). Leur réalité ne se résume pas à un conglomérat de matière inerte, non, la substance dont ils sont faits est illuminée, transfigurée par l'évocation, cette faculté humaine qui permet de lier les idées et les choses. En fait, c'est cela qui rend les églises anciennes si dérangeantes. C'est pour cela que les autorités les cèdent prioritairement et avantageusement à des entreprises qui en détourneront la signification. Derrière la justification monétaire, il y a une haine qui s'exprime. La haine d'un régime pour toute référence autre que lui-même. Un mode de pensée qui fustige toute notion d'absolu, mais qui est incapable d'objectiver l'enchaînement de ses propres a priori et qui semble ignorer les ramifications de son propre psychisme.»

Les croyances

Pour beaucoup d'observateurs de l'histoire et des sociétés, la croyance demeure une donnée constitutive de l'humanité, au même titre que la raison ou le langage. L'historien et sociologue Fernand Dumont, profondément croyant, demeurait assuré de l'indéfectible survie du croire, malgré notre tendance actuelle à «bricoler des objets de désir» et à «monnayer le sacré de tant de manières qu'elle a du mal à l'apprivoiser». Dans Le Lieu de l'homme, il écrivait que «la culture est ce dans quoi l'homme est un être historique et ce par quoi son histoire tâche d'avoir un sens». Dans Une foi partagée (Bellarmin, 1996), son tout dernier ouvrage, il rajoutait qu'«il n'y a pas de conscience sans rapport à une transcendance». Il y prenait d'ailleurs acte de l'euthanasie de Dieu comme réalité centrale de notre époque, comme d'autres ont parlé de transcendance noire. «Son absence nous hante d'une manière plus intense que sa présence autrefois», observait-il.

C'est aussi une leçon de l'oeuvre de Bernard Émond: l'église est là, pleine de certitude pour le croyant et en même temps remplie d'un mystère inaccessible pour l'incroyante qui y trouve pourtant refuge. Des critiques ont affirmé que ce film témoigne d'une nouvelle volonté des Québécois francophones de se réconcilier sinon avec une partie de leur passé religieux, du moins avec le nécessaire rapport au sens, à un autre état.

Beaucoup de propositions formulées devant les parlementaires ont confirmé cette probable mutation vers une société plus en paix avec ses origines et surtout moins obsédée par l'image honteuse d'un ancien groupe de ouaouarons de bénitier. L'appel répété ad nauseam pour un sauvetage de ce patrimoine en témoigne. L'idée de nationaliser les églises et leur contenu dénote un nouveau souci collectif pour cet héritage, qu'il s'agirait de respecter pour ses qualités sinon transcendantes, du moins mémorielles et esthétiques.

L'État acceptera-t-il de jouer ce jeu d'arbitre et de grand protecteur? La Commission sur la culture marque un certain intérêt. Seulement, l'exercice suit de loin la vaste enquête du groupe-conseil, dirigée au début de la décennie par Roland Arpin, qui recommandait déjà l'adoption d'une grande loi sur le patrimoine. Pire, la démarche se fait pendant que plusieurs projets réels menacent des complexes religieux. Mais bon, les défenseurs du patrimoine entendus cette semaine ne semblent pas désespérer de voir Québec agir bientôt, ne serait-ce que pour imposer un moratoire sur la vente des églises. Comme le dit un des personnages de La Neuvaine, le bien se fait plus assurément quand on entre dans l'espérance...