Dylan vu par Scorsese

Source Spencer Platt
Photo: Source Spencer Platt

Hibbing est une petite ville rurale du Minnesota, le genre de ville qui n'avait qu'une seule rue principale et où la musique country se répandait partout. Son plus célèbre citoyen déclarera plus tard, en parlant de sa ville natale: «Vous ne pouviez pas y être un rebelle, il faisait trop froid.»

La phrase est ironique et l'homme qui la prononce se nomme Robert Zimmerman. Qui s'est lui-même remis au monde après avoir quitté Hibbing, en changeant son nom pour Bob Dylan.

Comment devient-on Bob Dylan? Comment devient-on le plus important auteur-compositeur américain des dernières décennies, le porte-parole d'une génération, le messie, le prophète qui a férocement refusé toutes ces étiquettes?

La question nous trotte constamment dans la tête en regardant No Direction Home: Bob Dylan, un formidable documentaire qui sera présenté la semaine prochaine tant à la télévision américaine, sur PBS, qu'à la télévision britannique. C'est vraiment la rencontre de deux géants: Bob Dylan vu par Martin Scorsese, le réalisateur de Taxi Driver, Raging Bull, Gangs of New York et L'Aviateur.

Scorsese? Eh oui... Scorsese est aussi le réalisateur du documentaire The Last Waltz, portant sur le groupe The Band et datant de 1978, producteur de la série The Blues sur PBS... et en 1970 il avait été assistant pour le film mythique Woodstock.

Alors, comment devient-on Bob Dylan? Scorsese n'a pas la réponse définitive à cette question. Mais il s'en approche, en retraçant les influences multiples de Dylan, en insérant l'homme dans son contexte sociologique et historique.

Il reste toutefois le mystère de la création, qui n'est pas toujours explicable. On voudrait que Dylan se lance dans de grandes explications philosophiques sur ses propres chansons. Le principal intéressé réplique, dans une entrevue publiée dans le magazine MOJO de ce mois-ci, que, quand il écrit une chanson, «je ne pense pas à ce que je veux dire, je me demande juste si la mesure est bonne (Is this OK for the metre?).»

No Direction Home est un événement. Ce documentaire de trois heures trente, diffusé en deux soirs sur PBS (les lundi 26 et mardi 27 septembre), sort également en DVD ces jours-ci (avec du matériel supplémentaire) et il est appuyé par la sortie d'un CD double, qui porte le numéro 7 de la Bootleg Series. Simon & Schuster publie également The Bob Dylan Scrapbook 1956-1966, avec photographies rares, entrevues tirées du film et autres curiosités. C'est vraiment la déferlante, après la publication l'automne dernier de Chronicles: Volume 1, premier tome de l'autobiographie de l'artiste.

C'est un événement parce que Dylan a ouvert ses archives pour Scorsese... et qu'il parle dans le film, racontant son enfance, son adolescence, ses débuts à Greenwich Village, son ascension vers la gloire.

Les archives sont exceptionnelles: prises de studio, émissions de télévision rares, images du Newport Folk Festival de 1963, 1964 et 1965, et surtout du matériel non utilisé tourné par Pennebaker, à l'époque où ce réalisateur suivait Dylan en tournée pour son documentaire Don't Look Back, dont la tournée de 1966 en Grande-Bretagne, où Dylan choquait les fans de folk pur et dur en tentant de les convaincre des bienfaits du rock'n'roll. Vous n'oublierez pas sa version exacerbée de Like A Rolling Stone, ses fans qui crient «Judas!» en l'accusant d'avoir trahi le folk et Dylan qui réplique en lançant sur scène à ses musiciens «Play it fucking loud!».

Le film présente aussi de nombreuses entrevues exclusives avec des gens qui l'ont connu, dont Joan Baez, Pete Seeger, Allen Ginsberg, Maria Muldour et Al Kooper.

No Direction Home raconte essentiellement le Dylan de 1961 à 1966. Rien sur la suite, sur le retour au country, sur Desire, par exemple, ou sur le virage catho. Et plusieurs sujets ne sont pas abordés, que ce soient le judaïsme ou les femmes de sa vie.

Mais le grand mérite du film est de montrer la formation de Dylan, de placer Dylan au centre d'un faisceau d'influences, qui vont du country au rock de Gene Vincent, de Woody Guthrie évidemment, son plus grand héros, à la littérature (dont Kerouac et les poètes Verlaine et Rimbaud), des films de James Dean à l'angoisse de la guerre froide et de la menace atomique dans laquelle l'Amérique baignait.

Fuyant Hibbing et tentant d'étudier à l'Université de Minneapolis (il n'allait jamais aux cours, précise-t-il!), Dylan arrive à New York, où il peut enfin s'inventer et se mettre au monde. Le documentaire trace un portrait riche de la vie à Greenwich Village au début des années 60, de l'ébullition intellectuelle qu'on y trouve. Dylan est comme une éponge qui absorbe tout («Je pouvais apprendre une chanson après l'avoir entendue une ou deux fois», dit-il). Le folk «délivrait quelque chose en moi», dit-il. Avec Woody Guthrie, «vous pouvez écouter ses chansons et apprendre comment vivre».

Mais déjà il fuit les étiquettes. À 20 ans, il refuse de qualifier ses propres chansons de folk: «Ce sont des chansons contemporaines», réplique-t-il.

Son talent littéraire exceptionnel, sa façon inouïe de capter l'air du temps, son propre univers personnel, son charisme, son originalité le font immédiatement remarquer. «La première fois que je l'ai entendu, explique Allen Ginsberg en situant Dylan dans la suite la suite du mouvement beat, j'ai senti que le flambeau venait de passer à une autre génération».

Après le festival de Newport de 1963, Dylan atteint la gloire. Il devient une idole. Dans sa populaire émission, Steve Allen le présente comme un «génie». Ginsberg le compare à un «chaman».

Mais Dylan refuse de se laisser enfermer dans quelque tunnel idéologique que ce soit. «D'être du côté des gens qui luttent pour quelque chose ne veut pas dire que vous êtes nécessairement politique», lance-t-il dans le film. La voix d'une génération? Le chantre de la gauche? «On tentait de faire de moi un "insider", mais j'étais un "outsider"», déclare-t-il. La signification de ses propres chansons? «Les mots ont leur propre signification et cette signification peut changer», dit-il. Belle pirouette dylanesque!

Les entrevues avec Joan Baez sont particulièrement intéressantes. Partageant la scène avec lui en tournée, elle explique comment Dylan changeait le rythme de ses chansons soir après soir, comment il pouvait être exubérant un soir et tourner le dos au public le lendemain, qui continuait pourtant à le vénérer. «Un artiste ne doit jamais croire qu'il est arrivé, ajoute Dylan dans le film. Il doit être dans un état constant de recommencement.»

Le documentaire présente de fascinants extraits de conférences de presse, où un Dylan de parfaite mauvaise foi se joue des journalistes, retournant leurs propres questions et les déstabilisant, excédé par les étiquettes qu'on tente de lui apposer. Le film rappelle aussi en détail les réactions passionnées et hargneuses suscitées par son passage du folk au rock.

Et après trois heures trente, la conclusion la plus forte est probablement celle de Joan Baez: «Je ne sais pas qui il est, dit-elle. Tout ce que je sais, c'est ce qu'il nous a donné.»