Patrimoine - Plaidoyer pour la nationalisation des lieux de culte

Comme il semble impossible de tout préserver, l’«objectif raisonnable» défendu dans la proposition des professeurs Luc Noppen et Lucie K. Morisset consisterait à sauver pas plus de 40 % des églises.
Photo: Jacques Grenier Comme il semble impossible de tout préserver, l’«objectif raisonnable» défendu dans la proposition des professeurs Luc Noppen et Lucie K. Morisset consisterait à sauver pas plus de 40 % des églises.

Pour sauver les églises et les autres lieux de culte, il faut les nationaliser. La proposition-choc d'«une structure de propriété publique» a été lancée hier par les professeurs Luc Noppen et Lucie K. Morisset, deux sommités des études patrimoniales du Québec, devant la commission de la Culture, réunie à Montréal. Les parlementaires tiendront des audiences sur l'avenir du patrimoine religieux dans plusieurs autres villes d'ici décembre.

M. Noppen est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain de l'UQAM. Sa collègue Morisset enseigne au département d'études urbaines. Leur mémoire, un des plus étoffés de la vingtaine de documents étudiés à Montréal en deux jours, reprend et développe certaines analyses de leurs recherches communes. Cette fois-ci, les experts ne se concentrent que sur la question des églises, le thème englobant finalement tous les lieux de culte, temples ou synagogues.

«Ce mémoire propose une "corvée église" aux Québécois, résument les auteurs. Il avance qu'il faut sauver non pas le "patrimoine religieux" mais les églises du Québec; il énonce aussi des moyens concrets qui permettront de le faire.»

Le premier moyen suggère de se calmer collectivement et de prendre le temps nécessaire pour faire face au problème patrimonial. «Les gens ont l'impression que les immeubles vont s'écrouler l'an prochain, a dit le professeur Noppen aux parlementaires. Eh bien non. Quelques pierres vont peut-être tomber, mais il faut se donner du temps pour réfléchir et bien agir.»

Par contre, contrairement au croyant, le patrimoine n'a pas l'éternité devant lui. Le tandem Noppen-Morisset propose donc de se donner cinq années pour s'organiser. Son mémoire s'intitule d'ailleurs Cap 2010. Par contre, comme il semble impossible de tout préserver, l'«objectif raisonnable» défendu consisterait à sauver «pas plus de 40 % des églises». Les autres seraient converties ou détruites, mais en toute connaissance de cause.

Le deuxième axe fort de ce document porte sur la nationalisation comme telle des églises. Elle serait négociée avec les différentes traditions religieuses en échange d'une garantie de protection de certains bâtiments et d'affectation des lieux protégés au culte. Cap 2010 synthétise clairement et simplement son projet: «faire de la fabrique paroissiale une fabrique patrimoniale».

Un corps de fabriciens laïques (ou marguilliers) développerait alors un plan d'affaires pour voir au maintien du bâtiment. Une fiducie orchestrerait les investissements de protection de l'église, désormais conçue comme un lieu patrimonial plutôt que comme un lieu de culte, même si les activités religieuses n'en étaient pas exclues, au contraire. À partir de la date butoir de 2010, et ce, pour deux décennies, l'État québécois serait appelé à consacrer 30 millions de dollars par année, soit 6 % du budget actuel du ministère de la Culture et des Communications, à la sauvegarde de ce patrimoine socialisé.

Il faudrait en même temps expurger la Loi sur les fabriques de ses références au droit canonique, incluses en 1965, afin que l'évêque ne puisse plus décréter des fermetures et des ventes. Au bout de cette révolution, l'État réinstituerait ainsi le contrôle civil (municipal dans ce cas) sur les églises, les fabriques ayant été conçues dès le régime français comme des structures de financement et de propriété collective.

La France a procédé à une semblable nationalisation générale des biens religieux en 1905, parachevant alors l'entreprise de laïcisation commencée à la Révolution française. Et les curés français ne se plaignent plus de célébrer le culte dans des églises bien entretenues par l'État. En entrevue au Devoir, Mme Morisset acceptait hier d'établir un parallèle avec l'achèvement «souhaitable» de la laïcisation du Québec lancée à la Révolution tranquille. Après avoir socialisé les systèmes d'éducation et de santé, l'État francophone nationaliserait ou plutôt collectiviserait le patrimoine religieux.

«C'est une question de courage politique, dit-elle. Il faut protéger ce patrimoine mais, pour le protéger, l'État doit mettre ses culottes et transférer la propriété du parc immobilier ecclésial. C'est aussi une question de survie pour ce patrimoine qui a été payé par la population et qui doit lui revenir en bout de course.»

Cette réappropriation se retrouve au coeur du plan Noppen-Morisset. Pour eux, l'église, en tant que «patrimoine de proximité», doit redevenir un centre d'intérêt pour chacun. Aussi bien pour l'expert chargé de comprendre et d'expliquer sa valeur patrimoniale que pour le citoyen, seul capable de l'aimer et de lutter pour sa protection, ceci menant d'ailleurs à cela...