Souriez et la vie vous sourira

«Je sens qu’on m’aime et qu’on aime ma musique. Et quand je chante bien, je sens encore plus l’amour des gens», dit Brian Wilson, le génie créateur des Beach Boys.
Source: Newscom
Photo: «Je sens qu’on m’aime et qu’on aime ma musique. Et quand je chante bien, je sens encore plus l’amour des gens», dit Brian Wilson, le génie créateur des Beach Boys. Source: Newscom

Les poules ont des dents, les semaines, quatre jeudis et l'impossible n'est pas californien: non seulement Brian Wilson, le génie créateur des Beach Boys, a-t-il survécu aux démons qui le hantaient de l'intérieur comme de l'extérieur, non seulement a-t-il parachevé à 37 ans d'intervalle l'oeuvre maîtresse de sa vie, mais le voilà ce soir à Montréal, frais, dispos et heureux, avec les meilleurs musiciens du monde pour jouer avec lui dans son carré de sable. De quoi avoir le sourire fendu jusqu'aux oreilles.

«Brian est à côté de moi, je vous le passe», dit le régisseur de tournée. Je frémis. La seconde dure une éternité. Les images défilent. Il paraît que c'est comme ça juste avant de mourir. À cela près que c'est la vie de Brian Wilson qui repasse dans ma tête. Brian Wilson! Le plus important compositeur de l'histoire de la musique populaire, avec Lennon-McCartney et George Gershwin!

Mille extraits de documentaires se télescopent. Je le revois dans le T.A.M.I. Show de 1964 avec les Beach Boys. Il chante Surfer Girl à l'auditorium de Santa Monica et semble apeuré par la foule. Le timbre de sa voix est incroyablement pur, son falsetto, infiniment beau. Et puis le voilà dans les années 70, cachalot échoué sur un grand lit dans lequel il semble s'enfoncer comme si le matelas était rempli de sables mouvants. Et puis le voilà au début de 1967, dans ce fameux bout de film d'amateur tourné en studio où il porte un casque de chef de pompier. Il a les yeux fous. Et puis je le retrouve tel que je l'ai vu sur la scène de l'Orpheum à Boston, l'automne dernier, tout sourire, le regard clair, avec les 18 musiciens de son extraordinaire orchestre, jouant la même pièce instrumentale qu'il tentait de graver dans le bout de film de 1967, portion «incendiaire» d'une suite évoquant les éléments de la nature. Les musiciens sourient. Chacun a son casque de pompier sur le chef. Beau clin d'oeil.

Un «Hello!» sonore et tranchant retentit au bout du fil, coupant court à ma rétrospective. C'est Brian. Je lui demande comment il va. «I'm good, résume-t-il sur le même ton sec. Let's do the interview.» L'inconfort est palpable. Brian Wilson a beau connaître ces années-ci la plus heureuse période de sa vie, il demeure Brian Wilson. Brian l'enfant battu par le paternel tyrannique (jusqu'à en perdre l'usage d'une oreille). Brian le jeune homme timide que l'adulation terrorisait et qui abandonna les tournées dès 1965. Brian l'ami meurtri par les cent trahisons et les mille méchancetés de Mike Love, la voix des grands succès des Beach Boys (aujourd'hui seul détenteur des droits d'utilisation du nom). Brian le frère aîné encore et toujours en deuil de ses cadets Dennis (le batteur du groupe, mort soûl et noyé) et Carl (le guitariste soliste, emporté par un cancer du cerveau). Brian le créateur génial incapable de croire à ce génie dont on l'affubla systématiquement une fois que le regretté Derek Taylor osa écrire le mot dans le communiqué de presse accompagnant la sortie du (génial!) disque Pet Sounds en 1966.

C'est à ce Brian-là que j'ai affaire, même s'il n'est plus tout à fait ce Brian-là, même s'il est aujourd'hui entouré d'amour, de respect et de bonnes vibrations, à la maison (avec sa seconde femme Melinda et leurs deux jeunes enfants) comme au travail (avec la plus saine équipe de musiciens imaginable, composée en partie par le fabuleux groupe The Wondermints). À Boston, cela se voyait et se sentait, Brian était plus à l'aise sur scène que jamais auparavant, s'amusant à mimer les textes des chansons, presque toujours souriant, tâtant des claviers et de la basse, enfin capable de recevoir les marques d'affection du public. «Dans le temps, je n'entendais rien, commente-t-il. Ni les applaudissements, ni les cris. Rien.» Blocage complet. «Même pendant la tournée de Pet Sounds [son triomphal retour à la scène, en 2002], c'est seulement à la fin des spectacles que j'étais bien. Mais maintenant, une fois que le spectacle est commencé, ça va. Je sens qu'on m'aime et qu'on aime ma musique. Et quand je chante bien, je sens encore plus l'amour des gens.» Je lui dis qu'une partie de notre bonheur réside précisément dans le fait de le voir si heureux, après tout ce qu'il a vécu. «Posez-moi une autre question», interrompt-il. Pas question de réveiller les démons.

En 62 ans de vie, il aura au moins appris à se protéger. Un peu. «Je n'aime pas beaucoup plus les tournées qu'avant, admet-il. Je ne suis pas à l'aise entre les spectacles, seulement pendant les spectacles.» C'est déjà beaucoup, lui dis-je. Et comment la scène, lieu de toutes les peurs, est-elle devenue zone de confort? «Je m'y sens bien parce qu'il y a 18 instruments qui résonnent autour de moi.» Et Brian de s'exclamer: «Eighteen pieces, buddy! Eighteen pieces!» Logique limpide: c'est à l'intérieur même du cocon musical qu'il se sent le plus en sécurité. C'était vrai en 1965 quand il créait les arrangements extraordinaires des chansons de Pet Sounds avec la crème des musiciens de Los Angeles (ne réquisitionnant les autres Beach Boys que pour les voix), et ce l'est encore. Miracle de la technologie moderne, on peut dorénavant recréer la complexité du travail de studio sur scène.

«C'est grâce à Pro-Tools, s'exclame-t-il encore, soudainement enthousiaste. Si on n'avait pas eu Pro-Tools pour lier tous les fragments de Smile!, on n'aurait jamais pu compléter les trois mouvements de l'oeuvre et les jouer sur scène.» Rappel historique: Smile!, l'album dont la sortie était prévue en janvier 1967, l'album qui devait être encore meilleur que Pet Sounds, l'album qui devait supplanter le Revolver des Beatles, le Smile! élevé d'avance aux nues dans les communiqués de Derek Taylor, demeura pendant 37 ans à l'état fragmentaire, laissé en plan au printemps 1967 par un Brian dont les plombs avaient — littéralement — sauté. Pourquoi? Trop de pression. Pressions de toutes sortes. Pression artificielle: imbibé de LSD, Brian avait le doute de plus en plus facile et la paranoïa grimpante. Pression dans l'entourage immédiat: Mike Love ne voulait rien savoir de ces expérimentations qui éloignaient les Beach Boys de leur plage et de leurs millions (les autres Boys n'étaient pas chauds non plus). Pression des pairs, enfin: les Beatles avaient Sgt. Pepper en train et Brian avait été soufflé par l'écoute d'un premier extrait, apporté en bagage par un Paul McCartney en goguette: comment faire mieux que A Day In The Life?

«J'étais très compétitif, concède Brian. Aujourd'hui, c'est plus facile: entre Paul [McCartney] et moi, il n'y a que du respect et de l'admiration. Il me considère comme son ami et il a dit que God Only Knows était sa chanson préférée au monde!» Le plaisir de Brian est presque enfantin. Brian Wilson, c'est un peu beaucoup ça: un génie de la musique avec l'innocence, la capacité d'émerveillement et la vulnérabilité d'un enfant. D'où la nécessité d'un entourage sûr. Et, de fait, c'est par l'intermédiaire de fans bien intentionnés que Brian a rencontré les Wondermints, eux-mêmes parfaitement conscients de la mission à accomplir. «Il s'agissait d'abord de redonner à Brian confiance en ses moyens, puis de lui fournir les meilleures conditions dans lesquelles créer», confiera Dahan Sahajana à la revue musicale Mojo. Sahajana, jeune musicien à la fois spécialiste des Beach Boys, fan attendri de Brian et usager familier des logiciels d'assistance à la création, était l'homme qu'il fallait. C'est avec lui, et avec le parolier d'origine Van Dyke Parks, que l'impossible fut fait: compléter l'écriture et la composition de Smile! et puis réenregistrer le tout. Avec succès.

Car c'est bien là le plus beau: le Smile! parachevé de 2004 est à la hauteur du Smile! mythique de 1967. Oui, c'est le chef-d'oeuvre attendu. Une véritable fresque musicale célébrant deux siècles d'histoire américaine. Oui, Brian Wilson, une fois replongé dans sa musique, a retrouvé l'inspiration. De fait, un album de chansons de Noël a été enregistré ce printemps, avec des musiques de Brian et des textes de Jimmy Webb et Bernie Taupin. Parution aux Fêtes. «C'est très bon, assure Brian avec candeur. Ensuite, on va faire un album de rock'n'roll.» C'est reparti pour un tour, comprend-on. Je lui dis à quel point j'en suis heureux. Il l'est aussi. «Allez-vous venir au spectacle?», me demande-t-il, comme si je pouvais passer outre. «Venez me voir à l'arrière-scène. Ask for Brian Wilson.»

BRIAN WILSON PRESENTS SMILE!

Ce soir à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts, dès 20h.