Concert gala - Carmen électrique

C'est l'événement mondain de l'été musical québécois; le dîner-concert annuel au profit de la Fondation jeunesses musicales du Canada (JMC) au domaine du président de la fondation, André Bourbeau. La manifestation, qui attire le gotha politico-économique de tous horizons puisqu'on y croisait même Bernard Landry et Gilles Duceppe cette année, est aussi ouverte à tout donateur qui, en échange de 250 $, peut y dîner, assister à de larges extraits d'un opéra célèbre et évoluer dans le grand monde, tout en glanant un reçu d'impôts. Pas de quoi écrire un compte-rendu de spectacle, sauf que...

Sauf qu'en cette année placée sous la présidence d'honneur du financier Hans P. Black, très engagé dans le milieu de l'opéra et très en froid avec l'Opéra de Montréal (OdM), la Fondation des JMC avait choisi de présenter Carmen, suscitant l'inévitable comparaison avec le spectacle de l'OdM d'il y a deux mois. S'il s'était agit de pointer les erreurs de casting de l'OdM, les organisateurs de la soirée ne s'y seraient pas pris autrement. Le pied de nez, s'il était voulu, fut aussi parfait que cruel.

Nous avions souligné, dans le Devoir du 23 mai 2005, que la distribution montréalaise comportait des lacunes et que les chanteurs ne pouvaient qu'améliorer leur performance, ce dont la retransmission radiophonique du 4 juin n'a, hélas, pas vraiment témoigné. Or, nous avions sous la main, au Québec, parmi nos ressources vocales naturelles, une distribution autrement plus intéressante! Face à Gordon Gietz, gentil mozartien des États-Unis, complètement dépassé par le rôle de Don José à l'OdM, les JMC ont choisi Marc Hervieux. Le ténor québécois, qui n'a pas d'engagement prévu à l'OdM — mais part chanter en septembre le rôle d'Alfredo dans douze représentations de Traviata avec Zubin Mehta en Israël (!) —, a effectué une prise de rôle foudroyante, malgré un trou de mémoire dans la scène finale. Bien conseillé, Hervieux, qui a grandement contribué à la tension électrique du spectacle, peut devenir un des deux ou trois grands Don José de la planète. Gianna Corbisiero a démontré, par une personnalité flamboyante alliée à une voix plus équilibrée, plus claire et historiquement plus juste, qu'il était ô combien inutile d'aller chercher l'Israélienne Rinat Shaham et ses défauts d'intonation. Et pour couronner le tout, la candeur chaleureuse d'Agathe Martel éclipsait complètement la trémulante et médiocre Frédérique Vezina en Micaëla.

Comme les JMC avaient retenu les services du maillon fort de la distribution montréalaise, Étienne Dupuis en Dancaïre, la soirée de samedi était bien autre chose qu'un raout mondain. C'était un message fort et une matière à réflexion très sérieuse sur le juste emploi des talents que nous formons.

Collaborateur du Devoir