Le couple qui veut exporter l’humour québécois

Grégoire Furrer et Chloée Coqterre Bernier ont préféré accroître avant tout leur présence en France et en Afrique plutôt qu’ici.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Grégoire Furrer et Chloée Coqterre Bernier ont préféré accroître avant tout leur présence en France et en Afrique plutôt qu’ici.

Près de 35 ans après avoir fondé l’un des plus importants festivals d’humour de la francophonie, à Montreux, en Suisse, le producteur Grégoire Furrer tente une première incursion au Québec avec EXCLAM, un laboratoire humoristique où seront présentés à partir de mercredi des spectacles expérimentaux.

Épaulé par sa conjointe, la Québécoise Chloée Coqterre Bernier, l’Helvète débarque à Montréal avec comme objectif avoué d’ouvrir les portes de la francophonie, et celles du reste du monde, aux humoristes québécois.

« Il y a énormément d’innovation au Québec, mais ça reste un petit marché. Il y a toujours plus d’artistes, mais ils doivent se partager le même gâteau, qui est donc de plus en plus petit. Nous, ce qu’on veut faire, c’est agrandir le gâteau. On veut faire découvrir les humoristes québécois aux 300 millions de francophones ailleurs dans le monde », précise Grégoire Furrer, qui a la conviction que l’humour est exportable.

Il voit un potentiel international chez nombre d’humoristes québécois de l’heure, en citant quelques-uns au passage, comme Rosalie Vaillancourt, Mariana Mazza, Adib Alkhalidey ou encore Virginie Fortin, qui a d’ailleurs été invitée l’an dernier au Montreux Comedy Festival.

Cela dit, on sent que chez cette jeune génération d’humoristes, faire carrière à l’étranger n’est plus une ambition aussi en vogue qu’elle l’a déjà été. Dans les années 1990, à peu près tous les comiques québécois ont tenté de percer en France d’une manière ou d’une autre.

Un pari réussi pour Stéphane Rousseau et Anthony Kavanagh, qui sont devenus d’immenses vedettes outre-Atlantique. Mais depuis, on serait tenté de croire que l’Hexagone ne fait plus autant rêver dans le milieu de l’humour québécois. Outre Sugar Sammy, peut-être, bien peu d’humoristes québécois ont réussi à pénétrer le marché français au point de se faire reconnaître sur les Champs-Élysées ou sur la promenade des Anglais.

Et pourtant, Chloée Coqterre Bernier est formelle : le reste de la francophonie n’a jamais été autant à la portée des humoristes québécois. « À l’époque de Stéphane Rousseau, c’était encore la vieille façon de faire. Il fallait s’installer à Paris, faire des spectacles dans de petites salles, pour peut-être espérer ensuite faire une tournée en région. Si on avait le malheur de retourner au Québec trois mois, ça se cassait, et tout était à refaire quand on revenait. Aujourd’hui, c’est beaucoup moins compliqué, et heureusement. Avec les réseaux sociaux, les artistes peuvent rester en contact avec leur public sans devoir toujours aller faire des spectacles », dit-elle avec son accent québécois, légèrement cassé après plusieurs années à l’étranger.

D’Abidjan à Montréal

C’est elle qui a dissuadé dans un premier temps son conjoint de s’implanter au Québec, lui qui avait annoncé son intention d’acheter Juste pour rire après la chute de Gilbert Rozon, pour finalement se désister. La conjoncture n’y était alors pas favorable. Le tandem, qui habite entre la Suisse et Los Angeles, a préféré accroître avant tout sa présence en France. Mais surtout, son entreprise a poursuivi durant cette période son expansion en Afrique, où elle produit deux festivals, l’un à Abidjan, en Côte d’Ivoire, l’autre à Johannesburg, en Afrique du Sud.

Un marché où tout reste à faire, contrairement au Québec, où deux grosses pointures, en l’occurrence Juste pour rire et ComediHa !, sont déjà bien en selle. La première édition d’EXCLAM se déroule d’ailleurs alors que Juste pour rire vient d’annoncer la fin des galas en français, qui ont pourtant été à l’origine du succès du festival. Depuis quelques années, l’intérêt du public s’estompait. Mais Grégoire Furrer et Chloée Coqterre Bernier, eux, croient toujours en cette formule.

« Notre angle est très différent de celui de Juste pour rire. Les spectacles que l’on présente cette année, par exemple, ce sont des créations. On ne demande pas aux humoristes de reprendre les meilleures blagues tirées de leur spectacle pour en faire un numéro qu’ils vont venir présenter dans un gala », souligne celle qui a justement amorcé sa carrière au sein du groupe montréalais.

Concepts novateurs

 

Pour se démarquer de la concurrence, EXCLAM, dont Chloée Coqterre Bernier est la directrice artistique, mise sur une approche expérimentale. Le premier événement, qui sera animé par Richardson Zéphir, mélangera stand-up et réalité virtuelle, alors que le deuxième, présenté par Rita Baga, alliera humour et musique. Mais c’est le dernier spectacle qui promet d’être le plus ambitieux. Sous la houlette de Mike Ward, il rassemblera sur scène des humoristes des quatre coins de la francophonie, d’Haïti au Maghreb en passant par la Suisse et l’Acadie. La vedette sud-africaine du rire Jason Goliath y présentera un numéro en afrikaans et en zoulou que le public pourra suivre grâce à la magie de la traduction simultanée.

Une prise de risque qui est accueillie comme un vent de fraîcheur par plusieurs artistes. Mais les promoteurs de ce nouveau festival, qui n’en est pas tout à fait un, se savent aussi observés avec circonspection par l’industrie.

« Que les artistes nous accueillent bien, pour nous, c’est tout ce qui compte. Après, c’est tout à fait normal que l’industrie soit sceptique. Il faut encore que l’on fasse nos preuves. Pour nous, c’est très stimulant de devoir tout recommencer à zéro ici », assure Grégoire Furrer avec humilité.

EXCLAM

De mercredi à samedi à l’Espace St-Denis

À voir en vidéo