Entretien - Photographier l'instinct de survie

Comme une bête sauvage, Patrick Chauvel est partout où la terre explose et saigne: Iran, Liban, Panama, Tchétchénie, Irak... Il poursuit cette volonté inoxydable de «photographier l’instinct de survie». — Juliette Legros
Photo: Comme une bête sauvage, Patrick Chauvel est partout où la terre explose et saigne: Iran, Liban, Panama, Tchétchénie, Irak... Il poursuit cette volonté inoxydable de «photographier l’instinct de survie». — Juliette Legros

Quand on a vu la mort en face, on ne s'encombre pas de détails de langage, on parle et on écrit comme au front, au coeur de la cible. On ne fait pas non plus dans la pensée en demi-teintes, mais plutôt dans la pensée affûtée et la langue vraie. Patrick Chauvel mitraille.

La guerre, il la fait depuis près de quarante ans, derrière l'objectif et parfois derrière le fusil. Patrick Chauvel appartient à cette famille de têtes brûlées, d'aventuriers prêts à tout pour rapporter l'information. Il se définit d'ailleurs lui-même comme «rapporteur de guerre», le titre de son premier livre (Oh ! Éditions, 2003). La mort, il la regarde droit dans les yeux et l'a tutoyée plusieurs fois.

Cette vieille histoire a commencé lors de la guerre du Vietnam. À peine âgé de 18 ans, Patrick Chauvel s'enrôle avec les Américains et va suivre les soldats au coeur du conflit. Comme une bête sauvage, il est partout où la terre explose et saigne: Iran, Liban, Panama, Tchétchénie, Irak... Il poursuit cette volonté inoxydable de «photographier l'instinct de survie». Clichés, reportages, documentaires, et toujours cette mission de montrer et surtout de raconter. Pour lui, c'est plus qu'un objectif ou une éthique, c'est un devoir.

Inutile, donc, de l'imaginer restant dans une chambre d'hôtel à Bagdad, comme certains de ses collègues, ou de le voir renoncer à partir pour couvrir ce conflit irakien devenu trop dangereux, comme l'a suggéré le président Chirac en janvier dernier, à la suite des enlèvements de Christian Chesnot, Georges Malbruno et Florence Aubenas. «De quoi il se mêle, Chirac, c'est pas à lui de décider de la liberté de la presse, on va pas faire le jeu des barbus hystériques: c'est exactement ce qu'ils veulent, souligne Chauvel. Moi, je pense qu'il est indispensable d'y aller.»

Être en Irak mais quasi cloîtré dans une chambre d'hôtel avec des informateurs irakiens sur le terrain, voilà l'autre solution adoptée par certains. Chauvel est de ceux qui pensent avec fermeté, car l'homme est entier, que les journalistes peuvent travailler en Irak. «On dit souvent qu'il ne faut pas être embedded [intégré aux forces armées], c'est con parce que les seules photos des exactions en Irak ont été faites par des mecs embedded», rappelle-t-il.

Bien sûr, le reporter y pense à deux fois avant de sortir faire son travail: il n'ira plus au coin de la rue juste pour prendre le pouls. «Quand on va à Fallouja, ce qui est dangereux, c'est la route; une fois avec les moudjahidins, y a pas de problème, vous êtes frères d'armes, vous prenez les mêmes bombes américaines qu'eux, c'est pas eux qui vont vous enlever», témoigne celui qui porte les marques de ces années au front.

Au coeur des forces américaines, le journaliste en apprendra amplement sur la guerre: «Souvent, les soldats américains sont contre cette guerre et, au bout de deux jours d'embeddment, ils se confient à vous.» L'Irak en guerre s'est plusieurs fois retrouvé dans l'objectif de Chauvel. L'été dernier, il y a filmé en indépendant, et donc à ses frais, son documentaire I.R.A.K.. «On en avait marre. Pour le public, l'Irakien, c'est forcément un barbu avec une kalachnikov; donc, on a choisi de prendre des artistes au milieu des combats.»

Quarante ans derrière l'objectif, les risques, la mort qu'on frôle mais toujours cette même volonté de dire, de «partir comme un pompier sur tous les conflits et témoigner»... Du Vietnam de ses débuts à l'Irak d'aujourd'hui, la rage est la même.

Pour la mémoire

Vietnam, 1967: les soldats américains et cette guerre où «les pires cauchemars devenaient réalité»; pour le jeune Chauvel, c'est l'occasion de «mettre le feu à sa vie». Lucide, le photographe se souvient: «Partir avec les commandos spéciaux comme je l'ai fait, c'était stupide, mais je vivais une expérience personnelle.»

Il en rapporte peu de photos, mais apprend la vie, celle que certains appellent la vraie vie, mais qui semble bien irréelle à la lecture effrayante de son récit. Premières rencontres avec ces soldats américains, complices incontournables des aventures à venir: «Ils nous filaient un uniforme, nous proposaient un flingue et on partait en hélicoptère, on était embedded jusqu'à la gueule et on faisait des photos.»

Dans cet enfer du Vietnam, quand l'homme devient bestial, l'amitié permet de croire qu'il demeure humain. Lorsque le regard du jeune journaliste français croise celui de Sky, un Indien Chiricahuas devenu soldat américain, ces deux enragés deviennent «frères de colère». C'est cette histoire de coups de feu et de coup de foudre amical que Patrick Chauvel raconte aujourd'hui dans son roman (Sky, Oh! Éditions), comme pour tenir cette promesse: raconter son histoire. «J'ai repensé à ce pacte et je me suis du coup lancé dans Sky; tous les souvenirs me sont revenus de façon incroyable, je me trouvais dans une rage intacte», confie le reporter.

C'est le récit brut de ces combats, des relations entre des hommes qui se voient mourir; le mot «roman» n'est là que parce qu'il a fallu changer quelques noms et lieux pour rassurer l'état-major. «Il y a des histoires dont il vaut mieux ne pas parler.» Après ce récit à l'issue tragique, Chauvel a décidé d'être plus méfiant, parce que «l'amitié fait partie des dangers du reportage».

Mobilité, rapidité, indépendance, l'homme travaille toujours en solitaire. «Quand vous êtes avec des combattants tchétchènes, une équipe de télé plus un journaliste de l'écrit, ça fait un peu touristes japonais; les gens sont mal à l'aise et se sentent observés. Si vous êtes tout seul, ils vous intègrent et oublient que vous êtes journaliste, ils ne se mettent pas en représentation.» Le photographe n'a pas tellement changé; la bête est peut-être moins féroce, mais elle reste aux aguets. La guerre, ceux qui la font et le métier, eux, ne sont plus vraiment les mêmes.

Une guerre chasse l'autre

La nouvelle génération de photographes a vu les clichés de Chauvel dans Newsweek, Paris-Match... Comme lui, le métier, ils y croient dur comme fer et ils prennent des risques. «Ils sont tous fauchés, mais ils sont à la recherche de liberté, d'indépendance et de vérité.» Ce qui a radicalement changé, c'est la guerre et les combattants qui tentent de contrôler l'image: «Quand ils voient une caméra, il faut faire attention à ce qu'ils ne jouent pas un rôle: là, il y a un piège.» Lorsque l'armée israélienne lui laisse filmer ce qui, une semaine auparavant, était «invisible», Chauvel n'est pas dupe, ça fait partie d'une stratégie. Mais il reconnaît aussi que «lors des vrais combats, personne n'a l'espace pour jouer».

La rapidité du travail, Internet, les téléphones satellites ont aussi tout changé. Chauvel raconte cette photo prise pendant la guerre du Liban d'un prêtre qui, en soutane, a ouvert le feu. Périple de la photo qui traverse la vallée de la Bekaa pour s'envoler de la Syrie vers New York et finalement atterrir plusieurs heures plus tard dans les rédactions. Pétri de remords, le prêtre vient expliquer au photographe qu'il a été «saisi par le diable», que la photo peut mettre en danger la vie des religieux toujours épargnés par les musulmans qui attaquent les villages chrétiens. Aujourd'hui, la photo serait en un seul clic sur Internet; à l'époque, Chauvel a pu tout arrêter. «La réflexion du photographe doit être immédiate.»

Internet a aussi vu, particulièrement depuis les attentats du 11 septembre 2001, une déferlante de photos d'amateurs utilisées sans distinction par les médias. Alors que certains professionnels s'en offusquent, Chauvel «trouve ça formidable parce que c'est ça, le vrai journalisme, tout le monde peut témoigner!». La décision revient à la rédaction de publier ou non une photo, qu'elle provienne d'un amateur ou pas, mais il faut d'abord privilégier l'information.

Chauvel n'est pas un artiste, c'est l'information qui prime et il confie: «Quand je sens que je vais faire une trop belle photo, je ne la prends pas ou je me mets en vitesse lente pour la faire bouger, pour que le spectateur puisse sentir qu'il aurait pu la faire, lui. Ça l'intègre à l'histoire, ça n'a rien de beau, il faut que ça reste un témoignage brutal.» En 1967, on lui demandait de parler de l'Irlande parce que le Vietnam n'était plus vraiment à la mode: «Une guerre chasse l'autre, il faut du frais.»

Aujourd'hui, on veut du glamour, et le fric a pris la place de l'information. «Un photographe qui va faire une photo du prince Rainier dans sa piaule avec ses tuyaux va gagner 200 000 $ en deux heures; moi, je peux partir six mois en Tchétchénie, je vais perdre 30 000 balles et tout le monde s'en fout», lâche Chauvel, un peu désabusé. Plutôt que de céder ou de se répéter, il choisit aujourd'hui le documentaire pour continuer de raconter et de témoigner. «C'est aussi l'instinct de survie d'un peuple que d'essayer de s'accrocher à son art, surtout quand les Américains laissent piller la bibliothèque, le musée d'art moderne et tous les trésors d'Irak», conclut-il en parlant de son nouveau film.

Grâce à Patrick Chauvel, un témoin plus que nécessaire, on garde les yeux ouverts, grands ouverts. L'esprit aussi.