Charlotte Laurier, la force d'un torrent

La comédienne Charlotte Laurier sait mieux que quiconque à quel point un personnage peut marquer profondément le public autant que l'interprète. Vingt-cinq ans après la sortie du film Les Bons Débarras, de Francis Mankiewicz, d'après un scénario de Réjean Ducharme, elle se sent enfin libérée de l'image de Manon, la petite héroïne à laquelle on l'a toujours associée depuis qu'elle l'a incarnée si remarquablement en 1980. Charlotte Laurier, qui avait écrit une première pièce intitulée Capharnaüm en 2003, s'apprête à jouer une actrice dans Autopsie femme, sa deuxième pièce.

Manon avait tellement frappé l'imaginaire des gens que ceux-ci en avaient presque oublié son interprète. Entre 20 et 30 ans, Charlotte Laurier a traversé un passage à vide dans sa carrière. «Jouer dans Les Bons Débarras a eu sur moi un impact assez violent, comme une grande leçon de vie, constate-t-elle. Aujourd'hui, je suis fascinée par l'enfance; j'ai trois filles, Carlotta, qui a 14 ans, Pialli, 11 ans, et Stella, quatre ans. Je suis spectatrice de la beauté de l'enfance, avec la fascination de l'adulte qui en voit toute la richesse. En ce sens, le film m'a beaucoup apporté.» Mais ensuite, plusieurs femmes ont conservé longtemps une attitude maternelle à son égard, ce qui la dérangeait. «Aujourd'hui, je me sens complètement adulte.»

Charlotte Laurier a profité de ce difficile passage à vide pour commencer à écrire. «J'avais le temps de m'y consacrer, mais il a fallu faire un apprentissage avant d'arriver à un résultat. Mon expérience en tant que lectrice de scénarios a été formatrice. Maintenant, je lis beaucoup de théâtre.»

Tennessee Williams la touche particulièrement; la psychologie de ses personnages l'interpelle. «Je les sens en relation très profonde avec moi; ils me viennent droit au coeur. Je me sens également en connexion avec les personnages de la tragédie grecque, ceux des Troyennes, par exemple. Ils me rejoignent, peut-être parce qu'ils font partie de nos racines culturelles.»

Se livrer au jeu et au je

C'est grâce à la vente de tableaux qu'elle a peints puis exposés que Charlotte Laurier peut créer sa pièce. Sans subventions, elle a trouvé le moyen de la produire avec l'aide de ses amis du cinéma, qui ont mis à sa disposition de l'équipement, des locaux, et qui ont acheté ses tableaux, ce qui l'a beaucoup touchée.

«J'ai une grande reconnaissance envers Roger Frappier de même qu'envers Nicoletta Massone, qui m'ouvre son costumier pour la pièce et qui fournit une robe sur mesure au personnage que je joue. Ce sont des gens de cinéma qui me font confiance et qui souhaitent que ma pièce marche.»

Le moteur de la pièce, c'est une entrevue télévisée qu'elle a accordée à une animatrice en 2001, explique Charlotte Laurier, qui, lors de cette entrevue, avait senti sa vie privée envahie. Cette expérience pénible l'a amenée à réfléchir sur le pouvoir des médias et sur ce paradoxe qui consiste à s'ouvrir tout en sachant qu'on est exposé au jugement de milliers de personnes. «Se livrer devant des caméras, rester soi-même et parler de soi est l'une des choses les plus difficiles pour moi. Je l'ai fait trois fois pendant l'écriture d'Autopsie femme et cela a ponctué la pièce... »

Nina Malachenko, le personnage d'actrice qu'elle va incarner dans Autopsie femme, est, selon elle, une métaphore de l'actrice sublimée. «J'ai énormément d'admiration pour les actrices; ma mère les aimait également beaucoup, Audrey Hepburn et Marlene Dietrich, en particulier. Nina Malachenko entre dans un rapport de force avec l'intervieweuse Vicky Clairol, qui, en femme assurée, tient les rênes avec maîtrise et garde un contrôle sur sa personne et sur son entourage. Elle aussi veut toujours séduire.»

À côté de ces personnages, il y a une prostituée, Angie, une documentariste, ainsi que la mère de l'actrice. En tout, cinq femmes dont les relations forgent l'intérêt de l'oeuvre. Chacune a sa quête, sa vision, sa conception de la vie. Angie (Angélique est son nom de prostituée) se démène avec les outils qu'elle possède. Un parallèle s'établit entre elle et l'actrice: «Dans les deux cas, on se permet de faire intrusion dans leur vie.»

Parmi ceux qui ont été à la source de l'intérêt de Charlotte Laurier pour le théâtre, «il y a [sa] mère, qui demeure insaisissable». «Quelque chose d'elle va toujours m'échapper, de l'inconnu, qui me fascine, raconte Charlotte Laurier. C'est sa culture, son mystère qui m'ont fait écrire cette pièce. Ce sont aussi mes racines, mes proches, mes tantes.» Il n'y a pas d'homme dans la pièce, «mais on parle d'eux», précise Charlotte Laurier, qui a établi la distribution selon son désir.

À ses côtés, on trouvera Marie Charlebois, Julie Vincent et Joëlle Morin, dont ce sera la première expérience au théâtre. La chanteuse et musicienne Ève Cournoyer assure l'ambiance sonore et la musique. «L'action se déroule sur des scènes surélevées; on sera filmées par des caméras de surveillance qui vont projeter notre image sur un écran.» Frédéric Page, le scénographe de Capharnaüm, cosigne la mise en scène avec elle.

Lâcher prise

La création de cette pièce comporte plusieurs enjeux pour Charlotte Laurier, tant comme auteure que comme actrice. «Grâce à l'écriture, j'ai pris conscience de mes forces et abandonné l'idée de vouloir maîtriser absolument la matière. En lâchant prise, j'ai retrouvé ma sensibilité. Aujourd'hui, je reviens au jeu de façon entière avec la force d'un torrent. À travers mon corps et ce que je suis, je veux accéder à l'interprétation avec toute la force intérieure que je découvre et que je peux faire rejaillir.» Charlotte Laurier a nettement conscience d'être devenue une femme avec Autopsie femme, qui marque un point tournant dans son parcours.

Réjean Ducharme, pour qui elle a une grande estime, occupe toujours une place à part. «Son intelligence est immense. C'est un artiste dense, qui ne ressemble à aucun autre et qui sait conférer une sensibilité extraordinaire à ses personnages. Il déploie l'éventail de toutes les nuances de l'âme humaine.» Aussi a-t-elle éprouvé un bonheur total à lire un florilège de ses textes au Festival de la littérature l'an dernier. «Il y a dans son oeuvre quelque chose d'instinctif qui dépasse le rationnel et qui nous élève.»

Autopsie femme sera présentée à la Société des arts technologiques (SAT), au 1195 du boulevard Saint-Laurent, six soirs seulement, du 10 au 15 avril à 20h, par Production Vespera. Pour information et réservations: (514) 844-2033 ou réseau Admissions (avec frais): (514) 790-1245.