Faut-il revoir le calendrier de l’offre culturelle?

Le spectacle « Archipel » s’est tenu du 27 décembre au 8 janvier à la Maison Théâtre.
Photo: Sabrina Baran Le spectacle « Archipel » s’est tenu du 27 décembre au 8 janvier à la Maison Théâtre.

Les Fêtes se sont encore déroulées sans grande offre culturelle, mais la rentrée de janvier va en remettre jusqu’à plus soif et tout d’un coup, souvent à la même heure tardive. La routine habituelle, quoi. Alors qu’est-ce qui cloche avec le calendrier des arts et de la culture ?

Cherchez l’erreur. Les salles de spectacle du Québec ont presque toutes fermé pendant les Fêtes alors que des publics potentiels avaient du temps comme jamais pour les fréquenter. Les mêmes salles reprennent maintenant du service toutes en même temps, ou tout comme, créant une surabondance d’offres alors que le travail, les études et la vie suractive et épuisante recommencent.

Le passage de vide à trop-plein force à se questionner sur les hauts et les bas du calendrier culturel reproduisant trop souvent des habitudes de programmation héritées du XXe siècle.

Ce qui est bon pour les équipes de sport professionnel — le Canadien a joué contre les Panthers, les Hurricanes et le Lightning autour du jour de l’An — ne l’est donc pas pour les compagnies de danse, de théâtre ou de musique ?

Est-il encore normal que seuls les musées et les cinémas continuent leurs activités régulières pendant les Fêtes alors que certains publics ne demandent pas mieux que de se divertir et de se cultiver au théâtre ou à l’opéra ?

Est-il encore souhaitable que tant de secteurs culturels se soumettent encore aux sacro-saintes et orgiaques rentrées culturelles, une grande en septembre et une petite en janvier ? Les éditeurs français ont lancé 490 romans d’un coup en quelques semaines autour de septembre 2022…

« Le calendrier de la littérature, des arts et de la culture est un sujet hyperintéressant », dit Olivier Champagne-Poirier, professeur adjoint à l’Université de Sherbrooke, spécialiste du développement des publics de la culture. « Dans les enquêtes, les gens qui ne fréquentent pas les lieux culturels disent souvent qu’ils attendent à la retraite pour le faire parce que cette habitude ne cadre pas avec leur propre emploi du temps. Fermer certains lieux de culture quand les écoles sont fermées, ça me semble problématique, surtout quand on voit que les pratiques culturelles instaurées au plus jeune âge favorisent une vie culturelle épanouie. »

Être fermé à l’ouverture ?

Des contre-exemples à suivre, il y en a. En fait, les directions des lieux de diffusion qui les proposent ou les préparent ont été les seules à répondre aux demandes d’entrevues du Devoir sur le calendrier culturel…

La Maison Théâtre (le TNM des jeunes, à Montréal) offre une quinzaine de spectacles cette année, dont deux viennent de tenir l’affiche récemment : Attention : fragile jusqu’au 21 décembre, et ensuite Archipel du 27 jusqu’au 8 janvier. La routine habituelle, quoi, et qui marche.

« C’est une période très importante, les enfants sont en congé et les familles cherchent des activités, dit la directrice générale de la Maison Théâtre, Isabelle Boisclair. Souvent, les grands-parents offrent le théâtre à leurs petits-enfants. Pour nous, c’est aussi le moment de recevoir des gens qui ne sortent que dans le temps des Fêtes. »

La Tohu de Montréal a aussi maintenu ses activités pendant les dernières semaines, cette fois avec Air Play du duo new-yorkais Accrobuffos qui animait le grand chapiteau circassien. Et c’était plein.

« On fait ça depuis 2004. Après, le Cirque du Soleil est arrivé en aréna et il y a toujours Casse-noisette, on s’entend, alors il y a un petit peu plus d’offres de spectacle à Montréal maintenant, mais ça reste très, très peu », observe Stéphane Lavoie, directeur général et de la programmation de la Tohu.

M. Lavoie a été joint à Paris, où il a passé un mois en repérage de spectacles pour sa salle, mais aussi pour le festival Montréal complètement cirque. La programmation de la toute fin 2022 était donc maintenue pour les millions de Parisiens, les touristes et lui-même, alors qu’ici, les Montréalais et les visiteurs ont assez peu à consommer pendant cette période.

« J’ai vu des spectacles à 17 h, à 21 h, dit-il. Les salles privées roulent, la Comédie-Française ne s’arrête jamais. Il y avait plein de spectacles le jour de l’An. C’est Paris, quoi. Dans les grandes villes touristiques, comme New York ou Londres, l’offre ne fléchit jamais. »

Les heures sombres

La question des heures de représentation s’arrime à celle des jours du calendrier de programmation. Le télétravail change les habitudes de mobilité. Comme d’autres diffuseurs, la Tohu décale plus tôt certaines représentations en soirée (de 20 h à 19 h 30) et offre des shows en après-midi le week-end. Le Grand Théâtre de Québec a présenté deux spectacles courts de chanson cet automne à 18 h dans le nouveau Studio Telus. Un dimanche matin sur deux, la série Croissants-musique offre également des spectacles gratuits dans tous les genres (jazz, classique, pop, trad, etc.).

Le Grand Théâtre a aussi opéré partiellement entre Noël et Jour de l’an. Le spectacle Coucou Passe-Partout était offert en matinée deux fois par jour les 26 et 27 décembre (puis au théâtre Jean-Duceppe les deux jours suivants), et deux concerts de Damien Robitaille les 28 et 29, toujours en salles pleines. Le 2 janvier, rebelote avec un concert classique, Hommage à Vienne, qui a attiré plus de 1000 personnes.

« C’est un créneau qu’on souhaite exploiter davantage, mais il faut le faire avec prudence : beaucoup de gens sont en vacances et viennent de dépenser beaucoup d’argent », dit Christian Noël, directeur de la programmation du Grand Théâtre de Québec. « Il faut presque annoncer ces shows-là au mois de septembre pour vendre les billets. »

Le théâtre Périscope a fermé pendant les Fêtes et reprenait ses représentations mardi soir. Pourquoi cette pause ? « On a réfléchi à changer nos habitudes, mais le manque de ressources et les habitudes nous font dire que ça ne vaut pas l’effort », dit le directeur du Périscope. Lui et les autres directeurs parlent du besoin de repos des techniciens dans un secteur frappé lui aussi par la pénurie de main-d’oeuvre. En plus, les théâtres ont besoin des salles pour répéter les prochains spectacles. « Si on veut sortir un show en janvier, il faut le répéter en décembre, explique Mme Boisclair. En été, on loue nos salles aux festivals pour assurer nos revenus autonomes. »

La crise, quelle crise ?

Tous les secteurs culturels ou presque sont aux prises d’une manière ou d’une autre avec une crise de fréquentation que la pandémie a exacerbée. Des directeurs questionnés avouent un recul de 10 à 20 % des ventes de billets par rapport à 2019.

Le Périscope, qui offre déjà une dizaine de spectacles par année, développe une « petite programmation estivale » pour le mois d’août 2023 sur un site extérieur autour de son immeuble dans un objectif de développement de nouveaux publics. M. Guay ajoute qu’il a commencé un travail avec d’autres diffuseurs de Québec (le Diamant, la Bordée, Premier Acte, le Trident) pour sortir de la logique de la rentrée culturelle massive. La table de concertation s’est réunie deux fois déjà et vise des effets concrets dès septembre.

« On partage nos calendriers, on veut mieux se répartir les dates et éviter les bouchons pendant l’année, dit-il. On ne veut plus organiser toutes les premières en même temps. On veut aussi développer des stratégies communes, par exemple pour faire ensemble la promotion de la rentrée en septembre. »

Le professeur adjoint Champagne-Poirier rappelle qu’il est difficile de départager les effets structurels (liés par exemple à la numérisation) des effets temporaires (liés à la pandémie). Reste que les lieux de diffusion doivent tenter de renverser la chute de fréquentation.

« Il y a une occasion de se renouveler, de repenser la manière de transmettre des contenus culturels, dit le spécialiste. On doit se demander quoi conserver, quoi changer pour soutenir la démocratisation de la culture. Parce qu’au-delà des chiffres de fréquentation, la plupart des organismes culturels s’inscrivent dans une visée de démocratisation. »

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