Petite histoire des traumavertissements

Le Musée canadien de l’histoire rappelle sur son site Internet que ses collections «contiennent des objets et des images qui évoquent la violence, la guerre et d’autres formes de conflit et un contenu culturel de nature délicate».
Photo: Musée canadien des civilisations Archives institutionnelless Le Musée canadien de l’histoire rappelle sur son site Internet que ses collections «contiennent des objets et des images qui évoquent la violence, la guerre et d’autres formes de conflit et un contenu culturel de nature délicate».

Les traumavertissements se multiplient alors que des études concluent qu’ils sont inefficaces. Ces avertissements qui préviennent que le contenu pourrait être délicat, irritant ou déclencheur de réactions perturbantes prolifèrent maintenant dans le milieu des arts, royaume du bouleversement émotif et du choc esthétique. Musées, classes de littérature, livres, spectacles, opéras préviennent leurs visiteurs, lecteurs et spectateurs. Regard, en une série de textes, sur ce phénomène des trigger warnings, ou TW pour les intimes.

Dans plusieurs groupes privés où l’on peut lire des témoignages sur les réseaux sociaux, les traumavertissements (TW) sont des surtitres obligatoires. « TW : harcèlement, abus de pouvoir, violence sexuelle. » Ou « TW : troubles alimentaires », et « TW : fausse couche », par exemple. Apparus dans les années 1990, les traumavertissements se sont mutés ces derniers temps en avertissements qui préviennent des formes de plus en plus diverses de sensibilité. Retour vers le passé pour mieux comprendre le phénomène.

L’Opéra de Montréal prévenait en novembre dernier les spectateurs de La beauté du monde que des symboles nazis seraient montrés sur scène. Le Musée canadien de l’histoire rappelle sur son site Internet que ses collections « contiennent des objets et des images qui évoquent la violence, la guerre et d’autres formes de conflit et un contenu culturel de nature délicate ». De nombreuses universités mentionnent désormais dans les descriptions que « ce cours pourrait ne pas vous convenir en raison de la nature traumatique du matériel qui est abordé. Chaque étudiant doit juger de sa capacité émotionnelle à le suivre ».

Les TW se multiplient. De plus, ils se confondent avec d’autres avertissements aux intentions différentes. Né d’un vrai désir de prendre soin des affects traumatisés, l’usage du TW est maintenant funambule, en équilibre parfois précaire entre attention, ou care, affichage politique vertueux, médiation culturelle et politesse émotive.

Ceux qui remontent la petite histoire des TW s’entendent : ils sont apparus à la fin des années 1990 sur les forums de discussion de groupes privés féministes, où les membres relataient de dures histoires vécues. Où ? Quand ? La réponse reste fuyante.

« La généalogie et la chronologie du phénomène restent assez floues », explique Isabelle Arseneau. Professeure à McGill, spécialisée en littérature médiévale, elle fait des traumavertissements « un genre de second champ de recherche ».

Témoignages et fanfiction

Pour trouver le récit des premières manifestations de TW, il faut se tourner vers les ressources en anglais, savantes et populaires, poursuit celle qui prépare un livre sur l’enseignement de la littérature à l’ère des traumavertissements. On sait ainsi que les TW se retrouvent, à la fin des années 1990 ou début des années 2000, sur le forum de discussion de Ms. Magazine, magazine féministe américain.

Les TW se propagent ensuite dans la fanfiction. Sur le site LiveJournal, où les membres peuvent tenir un journal non intime ou créer des pastiches de leur divertissement culte préféré, ils surgissent au début de la décennie 2000.

On pose alors des TW pour « offrir un espace de discussion “sécuritaire” » aux lectrices en les prévenant du contenu potentiellement perturbant des messages qui sont publiés sur les forums, indique Mme Arseneau, « et qui peuvent par exemple contenir des descriptions crues de scènes d’agressions sexuelles ou de viol ».

De l’avertissement au traumavertissement…

Les TW apparaissent des décennies après les avertissements liés au contenu qui précèdent les films, auxquels on est maintenant habitué. Dans la foulée de l’instauration en 1930 du code Hays, qui vient « réguler » les productions de Hollywood, et dont les origines morales sont assumées, les États-Unis se dotent en 1968 d’un système de classification des contenus des films. Les cotes (G, PG-13 ou R, par exemple) sont là pour guider les parents sur les films qu’ils veulent laisser voir à leurs enfants.

Ces limites-là sont essentiellement morales : la nudité, la sexualité, le langage, la violence ou l’usage de drogues servent de mesures à ce baromètre. Les TW, eux, ont un objectif autre : en annonçant la couleur de ce qui s’en vient, ils cherchent à permettre aux personnes traumatisées d’éviter un contenu qui pourrait faire naître chez elles des retours en arrière et des réviviscences.

« C’est un usage thérapeutique, analyse Isabelle Arseneau. Peut-être qu’il a sa place dans un groupe de soutien privé, mais il y a un glissement quand on conserve cet usage dans l’espace public, qui n’est pas un espace thérapeutique. 

Pour la psychologue Pascale Brillon, les traumavertissements coexistent dans l’espace médiatique et social avec le concept de safe space (zone neutre). Isabelle Arseneau remarque le même côtoiement des idées, même si le safe space est une « notion apparue des décennies plus tôt ».

Les traumavertissements pénètrent ensuite, vers le milieu des années 2000, le monde de l’enseignement universitaire, observe Mme Arseneau. « Il me semble apercevoir là plusieurs confusions. Tout d’abord entre un rapport à l’art qui tient du divertissement et de la consommation (les lectures que fait ma belle-mère en dilettante ; la soirée au cinéma avec les enfants), et l’autre qui serait… plus critique, oserai-je dire ?, et un autre type d’“exigence” (la critique, l’enseignement, la recherche, etc.). »

Une autre confusion, nomme la prof, « entre l’espace pédagogique et l’espace thérapeutique » : « Le professeur n’a pas les compétences nécessaires pour retrouver tous les lieux potentiellement “sensibles” ou “traumatisants” d’une oeuvre, et encore moins celles nécessaires à leur hiérarchisation… Cette pratique a, dans les faits, quelque chose d’impraticable… »

… et du traumavertissement à l’avertissement

Aujourd’hui, dans les universités du Québec, on trouve un peu de tout comme usage du TW. Des universités anglophones, dont McGill, fournissent à leurs professeurs des TW préécrits, prêts à l’emploi. À l’UQAM, le Département de psychologie pose des TW sur ses descriptions de cours, alors que celui de littérature n’en met aucun.

Si la nouvelle loi 32 sur la liberté universitaire interdit à ces institutions d’imposer des traumavertissements, rien ne les empêche d’en faciliter l’usage. Et rien n’empêche un professeur de choisir d’en mettre un.

Le domaine du traumavertissement s’étend de plus en plus. Il glisse désormais vers l’avertissement, beaucoup plus général, diffus, comme une sorte de « mieux vaut prévenir que guérir », à l’image de la formule : « Ce contenu pourrait heurter certaines sensibilités. » De l’intention de ne pas réenclencher un traumatisme, le TW passe à celle de prévenir tout heurt. Une mission impossible.

« Je me demande si le TW ne répond pas ainsi à une sorte d’élargissement de la définition du “trauma” », indique la spécialiste en littérature, analysant le terme du discours social, fort différent, bien entendu, du discours médical. « Comme si on était passé des symptômes du trouble de choc post-traumatique au heurt, puis à l’inconfort et à la simple surprise. Le terme “trauma” connaît depuis quelques années une extension maximale », conclut Isabelle Arseneau.

50 nuances d’avertissements

L’avertissement amical : C’est un outil de médiation culturelle, « si on offre Querelle de Roberval, de Kevin Lambert, à sa tante qui ne lit pas si souvent, par exemple… » nomme la prof de littérature Isabelle Arseneau.

L’avertissement légal : Il est ancré à la loi, et vise à prévenir l’exposition des mineurs à la nudité ou à la sexualité, entre autres.

L’avertissement de sensibilité ou de contenu : Il indique que ce qui va suivre parlera de racisme ou contiendra des scènes de violence, par exemple, ou qu’il y aura usage de tabac ou de langage plus ou moins grossier. C’est aussi un outil de médiation culturelle qu’on retrouve depuis longtemps sur les écrans. Cet avertissement peut être original, comme au Musée national des beaux-arts du Québec, où on avertit les visiteurs que dans l’expo Evergon, « Certaines images pourraient ne pas vous choquer. ».

L’avertissement nécessaire médicalement : Il consiste à indiquer, par exemple, que « des effets stroboscopiques seront utilisés » lors d’un spectacle, effets qui peuvent déclencher des crises d’épilepsie.

Le traumavertissement : Il veut protéger les victimes de trouble post-traumatique, comme lorsque l’Opéra de Montréal prévient les spectateurs qu’il y aura des symboles nazis sur scène lors de La beauté du monde.



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