Avertissement: ce traumavertissement ne fonctionne pas

Les traumavertissements se multiplient au même rythme que les études scientifiques qui concluent qu’ils sont inefficaces. Ces avertissements qui préviennent que le contenu pourrait être délicat, irritant ou déclencheur de réactions perturbantes prolifèrent maintenant dans le milieu des arts, royaume du bouleversement émotif et du choc esthétique. Musées, classes de littérature, livres, spectacles, opéras préviennent maintenant leurs visiteurs, lecteurs et spectateurs. Regard, en une série de textes, sur ce phénomène des trigger warnings, ou TW pour les intimes.

C’est une méta-étude des universités Flinders et Harvard qui est sortie l’été dernier, et qui n’a fait que peu de bruit. Trop peu ? A Meta-Analysis of the Efficacity of Trigger Warnings, Content Warnings, and Content Notes [Méta-analyse de l’efficacité des traumavertissements, avertissements sur le contenu et notes sur le contenu] résume et croise les résultats de 12 études empiriques sur l’utilisation et l’effet des traumavertissements. La conclusion ? Soyez avertis : les traumavertissements ne fonctionnent pas.

Lorsque les traumavertissements ont un effet, il est négatif. Ils créent alors de l’anxiété chez la personne qui lit l’avertissement, quand elle se met soudain à anticiper avec exagération ce qui va suivre. « Pourquoi les traumavertissements échouent-ils à faire changer les réactions émotives individuelles ? » se demandent les chercheurs Victoria M.E. Bridgland, Payton J. Jones et Benjamin W. Bellet.

« Il est possible que la plupart des gens ne soient pas compétents en préparation émotive (par exemple en réévaluation émotive, ou en utilisation de stratégies pour affronter la situation). » En général, remarquent les auteurs, « les traumavertissements préviennent les personnes des réactions pénibles qu’elles pourraient ressentir, mais n’expliquent pas comment réduire ces réactions », lit-on dans l’étude.

Pour personnes sensibles seulement ?

« Certains peuvent arguer que les traumavertissements sont plus utiles aux individus qui ont vécu un traumatisme ayant une similitude avec le contenu présenté (une survivante d’agression sexuelle qui aurait à lire un passage sur une agression sexuelle, par exemple). D’autres avancent que les traumavertissements sont seulement véritablement utiles pour les individus vulnérables (comme ceux qui ont de graves symptômes de stress post-traumatique, par exemple) », poursuivent les chercheurs.

« À ce jour, la littérature laisse entendre que les traumavertissements ne diminuent pas les réponses d’anxiété chez les individus, même quand le contenu est semblable à celui de leur événement traumatique, et qu’ils peuvent augmenter l’anxiété chez ceux qui souffrent de stress post-traumatique. »

En suivant un chemin semé de traumavertissements, est-ce qu’inconsciemment nous ne laissons pas le traumatisme conserver beaucoup d’emprise, de pouvoir ?

 

« Bien que plusieurs questions nécessitent des recherches plus approfondies, les traumavertissements ne devraient pas être utilisés comme un outil de santé mentale », conclut la méta-analyse.

Ces résultats rejoignent ceux d’Amna Khalid et Jeffrey Aaron Snyder, qui, en septembre 2021, s’étaient penchés sur 17 études. The Data Is In — Trigger Warnings Don’t Work observait les recherches sur les traumavertissements posés dans différentes disciplines, incluant la littérature, la photo et des extraits de films.

Tout (ou presque) peut déclencher

Ces études, Pascale Brillon les connaît, et les résultats ne la surprennent pas. Mme Brillon est psychologue, spécialiste des traumatismes. À l’UQAM, elle donne, entre autres, le cours sur le traitement post-traumatique. Un cours qui s’est vu attribuer un traumavertissement pour rappeler qu’on allait y parler… de traumatismes, rapporte la spécialiste. « Ça peut faire sourciller… Mais les étudiants l’ayant demandé, nous l’avons fait, toujours en nous demandant si ça donne quelque chose. »

Il est vrai, répond la spécialiste, qu’un traumatisme peut revenir hanter une personne, et qu’il peut être redéclenché, en quelque sorte. Plus médicalement parlant, « un des critères du stress post-traumatique, c’est lorsque face à un stimulus associé à un événement traumatique passé, nous pouvons vivre des flashs-back — visuels, auditifs, sensoriels. Nous pouvons aussi être envahis au point de vue somatique par de l’anxiété, des bouffées de panique. » Ce symptôme porte le nom, joli pourtant, de reviviscence.

Qu’est-ce qui provoque les reviviscences ? « Tout ce qui est lié de près ou de loin à l’événement traumatique vécu. Si je vois quelqu’un qui me fait penser à l’événement, si je lis, si j’entends des sons, si je vois les mêmes objets, les mêmes couleurs, la même luminosité, ces éléments peuvent réactiver une structure de peur associée au traumatisme et provoquer des flashs-back. » Difficile, donc, pour ne pas dire impossible, de prédire et d’avertir sur ce qui peut être un trigger, un déclencheur, pour une personne souffrant de stress post-traumatique. En tout, 3 % des adultes au Québec ont déclaré avoir reçu un diagnostic de trouble de stress post-traumatique, selon l’Enquête sur la santé mentale et les événements stressants, août à décembre 2021 de Statistique Canada. D’après ces chiffres, environ 6 % des adultes au Québec répondent aux critères du trouble de stress post-traumatique probable.

Attention ! Restez calme !!!

En psychologie, avertir quelqu’un, lui dire qu’il va « peut-être être ébranlé » ou qu’il va vivre quelque chose de difficile n’a pas toujours l’effet escompté, précise Pascale Brillon. « On souhaite ainsi calmer la personne, faire en sorte qu’elle soit plus capable d’affronter ce qui l’attend. » Mais souvent, « c’est plutôt une augmentation de l’anticipation, une aggravation de l’anxiété et une exacerbation des comportements d’évitement » qui survient.

« En suivant un chemin semé de traumavertissements, est-ce qu’inconsciemment nous ne laissons pas le traumatisme conserver beaucoup d’emprise, de pouvoir ? » s’interroge la spécialiste. « En psychothérapie, nous cherchons à promulguer plutôt l’inverse : “Vous êtes capables de vous exposer. Lentement. Graduellement. Avec douceur”. »

« Nous allons les aider à s’exposer, les accompagner. Il s’agit d’une stratégie permettant à la personne de repérer la source de ses craintes, de remettre en question ses inquiétudes, de se rendre compte que ses capacités sont plus grandes que ce qu’elle croyait, qu’elle est plus forte et plus résiliente qu’elle ne l’envisageait, qu’elle peut mieux digérer le traumatisme, et ne pas entretenir son emprise sur son quotidien », explique Mme Brillon.

La psychologue aime bien travailler avec une certaine forme d’inconfort : c’est aussi ce qui développe la résilience, individuelle et collective, estime-t-elle. « La vie est dure, très dure, aussi éprouvante, cruelle, injuste. Mais nous sommes résilients. » Elle suggère de voir l’inconfort un peu comme les médecins peuvent voir les microbes et les virus : « souvent, ils les aiment bien, car ils contribuent à développer un puissant système immunitaire ».

« S’exposer à des opinions complètement différentes, à des faits historiques passés révoltants peut maximiser notre compréhension de tous les pans de notre société, augmenter notre maturité émotionnelle et cognitive et nous motiver à nous impliquer afin que certains traumatismes, individuels ou sociaux, et certaines injustices révoltantes, ne se répètent plus jamais… », conclut la psychologue.



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