Le MBAC garde le cap sur la décolonisation

Une femme observant une œuvre d'art dans l'une des salles du Musée des beaux-arts du Canada, à l'été 2020
Photo: Justin Tang La Presse canadienne Une femme observant une œuvre d'art dans l'une des salles du Musée des beaux-arts du Canada, à l'été 2020

Françoise Lyon est présidente du conseil d’administration du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) depuis 2017. Le mandat de cette femme issue du monde de la finance a été reconduit jusqu’en 2024. Elle s’exprime publiquement pour une toute première fois sur les grandes transformations en cours au musée, concentrées dans son plan stratégique 2021-2026, adopté pour décoloniser l’institution.

D’ex-employés du MBAC et des commentateurs des médias veulent vous entendre depuis des mois sur la crise traversée par votre institution, crise amplifiée avec le départ de quatre professionnels à la mi-novembre. Pourquoi vous décidez-vous à parler maintenant ?

Ce qui s’est passé initialement, c’est une décision de l’équipe de gestion. Un conseil d’administration ou un comité de gouvernance ne fait habituellement pas de commentaires sur les départs ou les embauches de personnes. Sauf que je n’ai personnellement pas très aimé la direction dans laquelle se dirigeaient certains commentaires depuis quelques jours — et le conseil d’administration non plus.

Je voulais donc dire que nous sommes au courant, que chacun des cas nous a été présenté, que nous soutenons les décisions prises et que nous appuyons la directrice intérimaire.

 

De quels commentaires parlez-vous, de ceux de vos anciens employés ou de ceux des médias ?

L’approche prise dans les médias et la direction prise par certains commentaires étaient inacceptables pour nous.

Les reproches les plus sévères sont venus de l’ancien directeur Marc Mayer, qui a quitté son poste en 2019. Il a comparé la transformation du MBAC entreprise depuis à une révolution, à un coup d’État, à une catastrophe culturelle canadienne. Comment réagissez-vous à ses propos ?

Je ne peux pas y réagir directement. Ce que je peux dire, c’est qu’on essaie de bâtir sur ce qui a été construit depuis des années par les anciens directeurs, lui comme les autres.

M. Mayer n’a pas été ici depuis quatre ans. Le monde a tellement changé depuis, avec la mort de George Floyd, le mouvement #MoiAussi, le rapport de la Commission de vérité et réconciliation. Toutes les organisations de notre société — et pas seulement dans le monde des arts — ont été obligées d’adapter leurs façons de faire.

Les membres du CA et moi considérons que nous progressons et que nous amplifions le legs des anciens directeurs avec ce travail sur la justice, la diversité, l’équité, l’inclusion et l’accessibilité.

Votre sortie publique a-t-elle été commandée par le ministre du Patrimoine, responsable du MBAC ?

Je n’ai pas parlé au ministre et le ministre ne m’a pas parlé. C’est une décision du conseil d’administration et de moi-même, personnellement. Je le redis : je trouvais que les commentaires et la discussion allaient dans la mauvaise direction.

Vous-même avez été nommée en 2017. Votre mandat impliquait-il de réaliser la décolonisation de l’institution ?

Je suis la présidente du conseil d’administration. C’est un comité de gouvernance, pas un comité consultatif. Quand j’ai été nommée en 2017, le monde et la société canadienne étaient très différents. Beaucoup d’événements sont survenus, dont la pandémie, et cela exige qu’on fasse les choses différemment.

C’est un cheminement, la décolonisation. Je ne suis pas une experte : comme tout le monde, j’apprends au fur et à mesure. Mais je pense qu’il est important de réfléchir et de constater qu’il y a peut-être de meilleures façons de faire. Regarder notre approche de la collection du musée ne veut pas dire qu’on change tout. On fait les choses différemment, de manière plus holistique, en incluant d’autres voies.

Je suis une femme en finances, et quand j’ai commencé ma carrière, ce milieu était très différent : c’était très difficile pour les femmes d’accéder à des postes de cadres ou de siéger à des CA. On a réussi tranquillement à faire notre place. Ce n’est pas encore parfait, mais on avance.

Alors, loin de moi le désir d’empêcher d’autres voies d’être entendues, d’empêcher de revoir les façons de faire.

Que répondez-vous aux anciens employés, aux grands collectionneurs et aux galeristes qui craignent que cette transformation se fasse au détriment de l’art et de l’histoire de l’art occidental ?

Tout changement est interprété différemment selon les gens. Ajouter l’angle de la décolonisation à notre façon de faire ne veut pas dire qu’on ne fait maintenant que ça : ça veut dire qu’on enrichit ce que l’on fait — comment on acquiert et expose l’art — pour mieux inclure des voies marginalisées depuis des années. Les peuples autochtones créent de l’art et ont un message à partager avec le reste de la population canadienne.

L’art est au coeur de tout ce qu’on fait. Notre expo sur Stan Douglas à la Biennale de Venise cet été a reçu des louanges. On acquiert maintenant des oeuvres d’artistes qu’on voyait moins — des femmes, des gens racisés, des artistes autochtones.

La directrice Sasha Suda a défini le plan stratégique qui guide cette transformation, puis a démissionné en juillet dernier. Sa remplaçante par intérim, Angela Cassie, a été critiquée parce qu’elle continue la grande mutation (y compris par des congédiements) et qu’elle n’est pas formée en histoire de l’art. A-t-elle toujours votre confiance ?

Il fallait nommer à l’intérim une personne déjà présente à l’interne capable de stabiliser l’organisation sur le plan opérationnel, pas nécessairement un expert en art. Angela n’a pas son mot à dire sur les expositions. Son mandat initial de trois mois a été prolongé de six mois, et c’est la bonne personne en ce moment.

Il y a une différence entre gouvernance et ingérence. Quand on nomme quelqu’un de manière intérimaire, il faut quand même lui faire confiance. Les normes de la gouvernance ont été respectées à la lettre, et au-delà.

Mme Cassie n’était pas obligée de faire part au CA de sa décision de laisser partir des gens, mais compte tenu de son statut intérimaire et de l’importance des personnes en question, elle a choisi de le faire. On en a discuté, et on appuie la décision.

À voir en vidéo