La langue française d’ici sur le divan

Hélène Choquette, réalisatrice du documentaire «Une histoire sur le goût de la langue»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Hélène Choquette, réalisatrice du documentaire «Une histoire sur le goût de la langue»

On l’adore, on la critique, on la soigne, on la défend et, parfois, on la renie. Depuis les débuts de la Nouvelle-France, la langue accompagne ses habitants, tout en demeurant l’incarnation de leur spécificité et de leur solitude en Amérique.

Cette langue, la documentariste Hélène Choquette a voulu remonter son cours au fil de l’histoire, à partir de la Conquête de 1759, moment où les Canadiens français se retrouvent seuls avec leur langue en Amérique, et avec son destin. Cela donne le documentaire Une histoire sur le goût de la langue, qui prend l’affiche à Montréal et à Québec.

À cette époque déjà, la langue d’ici se modifie, loin de l’ancienne mère patrie. Dans les rues, sur les routes, anglophones et francophones se côtoient sans se comprendre. Au point où un voyageur anglais du XIXe siècle remarque que, dans les conversations, on commence souvent une phrase dans une langue pour la terminer dans l’autre, en espérant une compréhension à mi-chemin, à l’aide de « tournures boiteuses ». « C’est une époque où il y a encore beaucoup de sous-scolarisation chez les Canadiens français », indique Chantal Bouchard, linguiste et autrice du livre La langue et le nombril, qui est interrogée dans le film.

Néologismes

Mais dès le début du XIXe siècle, la langue française parlée ici porte ses néologismes qu’on considère comme des erreurs. C’est à cette époque que le mot « blonde » pour amante et l’expression « bougon », utilisée par dérision ou mépris pour un petit homme, font leur apparition dans les glossaires.

« Mon film, ce n’est pas un film pour les érudits », dit Hélène Choquette en entrevue. Ce qu’elle veut, c’est que les gens qui ont grandi en français au Québec comprennent les origines de leur langue.

« Quand on voit le parcours de la langue au Canada français, puis au Québec, on comprend tous nos complexes, notre militantisme, et notre attachement à la langue », souligne-t-elle.

Une histoire méconnue

Si l’histoire récente du fait français au Québec est mieux connue, celle de son évolution à partir de la Conquête gagne à être davantage diffusée.

À cet égard, les commentaires de Chantal Bouchard et de l’historien Éric Bédard sont éloquents. Ainsi, Chantal Bouchard avance que c’est le prestige dont la langue française jouissait, notamment auprès des anglophones, au XIXe siècle qui fait qu’elle est encore parlée aujourd’hui en Amérique.

« À l’époque, c’était prestigieux de parler français, poursuit Hélène Choquette. C’était beaucoup associé à Louis XIV. Les Anglais des classes supérieures aimaient parler français. Ils étaient francophiles. » Éric Bédard ajoute par ailleurs que la colonisation du territoire par des Britanniques venant de Grande-Bretagne ne s’est pas réalisée au rythme et avec les conséquences d’assimilation prévus.

Par ailleurs, les débats du Parlement du Canada se sont déroulés exclusivement en anglais jusqu’en 1848, relève Biz, alias Sébastien Fréchette, qui intervient aussi dans le documentaire.

À l’époque, le « mythe du patois » canadien-français, qui n’est pas un « français véritable », perdure. « La langue de la politique, c’était l’anglais », note Hélène Choquette.

En 1855, on recense encore des « barbarismes et solécismes » canadiens-français, comme lorsqu’on parle d’une personne « bien embobinée » pour désigner une personne vêtue chaudement, ou encore lorsqu’on parle d’une « bonne trotte » pour indiquer une bonne distance à parcourir.

Photo: Alain Chagnon Fonds CSN CSN Français 101

Le documentaire écorche aussi au passage certains mythes, dont le fait que les patriotes aient été d’ardents défenseurs du français. L’historien Éric Bédard relève que certains patriotes étaient des anglophones, et que c’est surtout après leur défaite que le mouvement nationaliste canadien-français a pris une coloration plus culturelle et identitaire.

Reste que jusqu’à la fin du XX siècle, les francophones resteront au bas de la hiérarchie sociale au Québec, où ils sont dominés par des chefs d’entreprise anglophones, moins nombreux, mais puissants.

Une histoire et une littérature

Ultimement, ce peuple « sans histoire et sans littérature » qu’avait décrit lord Durham formera ce qu’on appelle aujourd’hui le peuple québécois. À cet égard, Hélène Choquette suit habilement le parcours de la célèbre chanson Le grand six pieds, écrite en 1961 par Claude Gauthier.

Dans la première version de cette chanson, Gauthier disait être de nationalité canadienne-française, ce qui est devenu, dans des versions ultérieures, québécoise-française puis québécoise.

Le documentaire traverse aussi l’époque plus récente, celle de l’adoption de loi 101, notamment, où le politique se rapproche périodiquement du culturel ou de l’identitaire, pour ensuite s’en éloigner.

Alors qu’Hélène Choquette termine son film, l’usage du français est en déclin au Québec, et d’un océan à l’autre au Canada.

Une responsabilité

En entrevue, elle raconte avoir tourné les talons, quelques semaines avant notre entretien, dans un magasin du centre Rockland où on ne pouvait la servir en français.

Les francophones, dit-elle, ont une responsabilité dans la pérennité de leur langue. À la fin du documentaire, plusieurs intervenants, dont Biz, évoquent aussi la nécessité de soutenir les langues autochtones du Québec. « Le français pourrait, comme grand frère, accompagner les langues autochtones dans leur réappropriation », dit Biz. « C’est une solidarité naturelle, ajoute le sociologue Jean-Philippe Warren. Reconnaître la nécessité de défendre une langue, c’est aussi reconnaître la fragilité [des langues] des autres. »

Racines profondes

Traversant les siècles, en compagnie de toute une brochette d’intervenants, le documentaire d’Hélène Choquette place enfin la langue française du Québec dans son contexte historique, de ses très longues années d’isolement, à partir de la Conquête britannique, jusqu’à une prise en charge politique tardive, durant la deuxième moitié du XXe siècle. Au fil du temps, cette langue a développé un vocabulaire et des particularités propres, dont le scénario permet de comprendre l’essence. On ressort de ce documentaire, qui a été réalisé à l’initiative première de la CSN, fier et davantage conscientisé, à la fois à la fragilité et aux racines profondes du français parmi nous.

Une histoire sur le goût de la langue

Documentaire d’Hélène Choquette, Québec, 2022,86 minutes. En salle à Montréal et à Québec.



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