Céline, reine des Québécois

Photo: Kendrick Abaca Press En 2022, les détracteurs de la chanteuse se font discrets, comme si était devenu tabou de ne pas l’aduler.

Céline Dion a semé l’émoi jusqu’à l’Assemblée nationale en annonçant jeudi souffrir d’une rare maladie auto-immune qui l’empêche de remonter sur scène pour le moment. Ainsi, bien malgré elle, la diva de Charlemagne est devenue politique. Plus qu’une grande vedette internationale, la voilà érigée au rang d’icône, voire de figure de proue du Québec, tant elle est source de fierté chez nombre de ses compatriotes. Douce revanche pour cette chanteuse populaire longtemps éreintée par les critiques et raillée par certains.

« Ça devient de plus en plus difficile de regarder Céline avec un petit regard en coin disant que c’est quétaine. À l’époque où elle chantait pour le pape ou qu’elle faisait des ballades pour percer aux États-Unis, c’était facile de jouer ce jeu-là. Mais ça, c’était avant la notoriété qu’elle a acquise et qui rend les Québécois fiers. Maintenant, cette condescendance-là est perçue comme suspecte au Québec », explique Pierre Barrette, professeur à l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal, dont les recherches portent entre autres sur le monde québécois du spectacle.

Qu’elle paraît loin, en effet, l’époque des sketchs vitrioliques de RBO et des Bleu Poudre sur Céline Dion. Aujourd’hui, la honte semble avoir changé de camp.

Il y a quelques années encore, certains pouvaient être gênés d’avouer publiquement qu’ils aimaient l’interprète de The Power of Love. En 2022, ce sont plutôt les détracteurs de la chanteuse qui se font discrets, comme si c’était tabou de ne pas l’aduler.

C’est sûr qu’en parlant de Céline, on ne parle pas du faux pas de Fitzgibbon. Il y a une dimension de relations publiques là-dedans. Mais c’est aussi une façon pour le premier ministre de se montrer sous un visage plus humain, parce que tout le monde aime Céline et que tout le monde est touché par ce qui lui arrive.

 

« On peut se permettre d’être indifférent à Céline, de ne pas aimer sa musique. Mais on ne peut pas dire que Céline, ce n’est rien. Il faut vivre dans un autre monde pour dire ça », ajoute Pierre Barrette, qui n’a pourtant aucun album de la chanteuse à la maison. Même des artistes réputés plutôt « champ gauche » crient aujourd’hui haut et fort leur amour pour Céline. Les Soeurs Boulay ont repris Pour que tu m’aimes encore ; Xavier Dolan se fait un point d’honneur de l’intégrer dans chacune des bandes sonores de ses films.

Ironie de l’histoire : dans les milieux montréalais branchés, il est sans doute dorénavant mieux vu d’aimer Céline Dion qu’Arcade Fire, autrefois groupe chouchou de la critique, aujourd’hui mis au ban depuis que son chanteur, Win Butler, a été visé par des allégations d’inconduites sexuelles dans la presse américaine.

Récupération politique

Reste que certains ont pu ressentir un malaise en voyant la classe politique réagir elle aussi aux nouvelles sur l’état de santé de Céline Dion. Dans une vidéo émotive publiée sur les réseaux sociaux, l’interprète de My Heart Will Go On venait tout juste d’annoncer souffrir du syndrome de Moersch-Woltman (aussi connu sous le nom de syndrome de la personne raide), une maladie neurologique rare qui s’accompagne de spasmes musculaires et qui la force à reporter une fois de plus son grand retour sur scène.

Devant la presse parlementaire, les représentants des partis d’opposition ont souhaité tour à tour un prompt rétablissement à la diva. Le ministre de la Culture, Mathieu Lacombe, a indiqué quant à lui avoir eu un « pincement au coeur » en regardant la vidéo publiée par la chanteuse de 54 ans, où elle apparaît extrêmement vulnérable.

Même le premier ministre François Legault y a mis du sien lors d’une mêlée de presse. « On est tellement fiers d’elle. On espère qu’elle va être capable de recommencer sa tournée le plus vite possible », a-t-il laissé tomber, en précisant du même souffle que la ville natale de la diva, Charlemagne, se trouve dans sa circonscription, L’Assomption.

Quelques secondes auparavant, le chef du gouvernement avait soigneusement évité de répondre aux questions des médias sur les révélations du Journal de Montréal à propos de son ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, qui a participé à une partie de chasse sur une île privée avec de riches hommes d’affaires bénéficiant de subventions du gouvernement.

« C’est sûr qu’en parlant de Céline, on ne parle pas du faux pas de Fitzgibbon. Il y a une dimension de relations publiques là-dedans. Mais c’est aussi une façon pour le premier ministre de se montrer sous un visage plus humain, parce que tout le monde aime Céline et que tout le monde est touché par ce qui lui arrive », note Mireille Lalancette, professeure de communication sociale à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Ce ne serait pas la première fois que l’on accuse des politiciens de récupérer le malheur d’artistes connus et adulés. On a rapporté qu’en 2009, le président français Nicolas Sarkozy avait réuni son exécutif pour organiser les funérailles nationales de Johnny Hallyday, qui venait d’être mis dans un coma artificiel à Los Angeles. Lorsqu’il a appris cette nouvelle, à son réveil, le rockeur, qui n’est décédé qu’en 2017, aurait été en furie contre M. Sarkozy, de qui il était pourtant très proche.

Éclipse médiatique

Le phénomène Johnny Hallyday en France était peut-être ce qui pouvait le plus se rapprocher de ce que représente Céline Dion au Québec. Érick Rémy, qui a longtemps travaillé pour la presse artistique, ne s’étonne donc pas de la vive émotion qu’a suscitée la plus récente nouvelle concernant la diva.

« C’est encore une petite fille du peuple. Elle a beau être à Las Vegas, elle est l’une des nôtres », souligne l’ancien animateur de radio, qui ne croit d’ailleurs pas que les médias en ont trop fait.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Jeudi, le « syndrome de la personne raide » a été la recherche la plus fréquente sur Google, et de loin, au Québec.

En matinée, sur le moteur de recherche, on s’intéressait presque 8 fois plus à Céline Dion qu’à François Legault — et 50 fois plus à la diva qu’à Pierre Fitzgibbon, qui est pourtant lui aussi au coeur de l’actualité. Le ministre des Finances du Québec, Eric Girard, qui s’apprêtait pourtant à présenter sa mise à jour économique, n’apparaît même pas au tableau.


Avec Florence Morin-Martel