Véronique Grenier, « à boutte » d’être fatiguée

En prenant la pleine mesure de la complexité et du caractère cyclique de son exténuation, Véronique Grenier ne peut s’empêcher de se questionner sur la part de soi et de sens qui se perd dans la plénitude de nos vies.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir En prenant la pleine mesure de la complexité et du caractère cyclique de son exténuation, Véronique Grenier ne peut s’empêcher de se questionner sur la part de soi et de sens qui se perd dans la plénitude de nos vies.

On dit qu’on est vidé, lessivé, drainé, éreinté, surmené ou essoufflé. On se sent las, au bout du rouleau, la langue à terre et le disque dur trop plein. On lâcherait tout pour s’exiler au fond des bois, et les sacro-saintes nuits de huit heures n’ont que des airs de mirage.

La richesse du lexique et de la nomenclature qui servent à décrire les différents états de fatigue suffit pour témoigner de l’épuisement collectif qui nous assaille, symptôme ou résultat de nos quotidiens surchargés, de nos désirs de performance, de la multiplication des rôles individuels et de la quantité phénoménale d’informations plus ou moins pertinentes qui défilent sur nos fils de nouvelles.

À l’approche du temps des Fêtes, ces fatigues sont plus évidentes que jamais, alors que se multiplient les articles qui, d’un côté, nous rappellent l’importance de prendre soin de nous, de ralentir et de passer du temps en famille et, de l’autre, nous répètent de ne pas oublier le cadeau pour notre troisième neveu de la fesse gauche, de cuisiner des biscuits pour les hôtes et de prévoir une petite pensée pour l’éducatrice, l’enseignante ou l’entraîneur.

Dans le micro-essai À boutte. Une exploration de nos fatigues ordinaires, l’autrice et professeure de philosophie Véronique Grenier dissèque les raisons, les symptômes et les écueils de sa propre fatigue ; une fatigue intime qui tend vers le collectif, engendrée par son rapport au travail, au temps, à la famille, à l’engagement et aux réseaux sociaux, qui s’infiltre dans le quotidien pour ne plus jamais se laisser déloger.

« Depuis l’âge de 15 ans, je suis fatiguée. J’ai voulu analyser ce qu’était ma fatigue, la manière dont elle se décline, se superpose comme les couches d’un oignon, en faire un squelette et la confronter à des lectures et des recherches. Je souhaitais aussi comprendre pourquoi je n’ai pas de bienveillance pour mon moi futur, et pourquoi je me promets toujours que la surcharge va passer, que je peux pelleter des tâches en avant parce que j’aurai [un jour] l’énergie de les faire. »

En plus d’en décrypter l’étymologie, l’histoire et l’étiologie, l’autrice tourne son attention vers une fatigue qu’elle dit ordinaire : celle du quotidien, de l’enchaînement des jours, des semaines rythmés par une quantité d’actions à accomplir ; celle de nos vies numériques, de l’engagement et la violence qu’elles sous-tendent ; celle de l’information, qui nécessite de départager le vrai du faux, de se battre contre les raccourcis intellectuels et ce qu’elle implique de mise en action et d’empathie ; celle de la parentalité, du manque de sommeil, de l’adaptation, de l’inquiétude ; celle de la lutte, qui mène parfois au désespoir et au repli sur soi ; enfin, peut-être la plus délicate, la fatigue d’être soi, qui peut être féconde ou destructrice.

La fatigue est une voleuse

En prenant la pleine mesure de la complexité et du caractère cyclique de son exténuation, Véronique Grenier ne peut s’empêcher de se questionner sur la part de soi et de sens qui se perd dans la plénitude de nos vies. « La fatigue est une voleuse. Lorsqu’on a de l’énergie, notre présence au monde est plus enracinée, plus facile, moins en résistance. L’épuisement nous prive d’un rapport à l’autre plus riche, puisqu’on s’emporte plus facilement et qu’on est plus prompt à l’intolérance. On perd notre capacité d’être pleinement attentif et disponible à soi et aux autres. »

Véronique Grenier se garde bien d’avancer des solutions possibles, d’abord parce que le repos, tout comme d’envisager la possibilité de ralentir le rythme, relève du privilège. « L’éreintement est pour plusieurs une nécessité. Certaines personnes sont obligées de cumuler trois emplois, de jongler avec les horaires, d’excéder leurs limites pour garder la tête hors de l’eau. La fatigue de la précarité est réelle et bien documentée. Je pense que c’est important de le mentionner, de le marteler. »

Faire état de sa fatigue à voix haute implique trop souvent de se soumettre à un lot de conseils dont on n’a pas besoin, ou qui ne correspondent pas à notre réalité. « Souvent, on a juste besoin d’empathie. J’espère que le livre peut permettre de mettre les pieds dans les chaussures d’autrui, de comprendre que les racines de l’épuisement sont plus complexes que ce que veulent nous faire croire les adeptes du self-help. »

Une porosité salutaire

Penser la fatigue est aussi pour l’écrivaine une façon d’avoir un peu d’emprise sur ce qu’elle vit et de constater que sa lassitude ne se résume pas à l’état physique et cognitif dans lequel elle la plonge ; qu’elle est aussi un reflet de sa relation à son environnement, à ses proches, à elle-même.

« Les thèmes que j’aborde parlent beaucoup de notre engagement envers le monde et envers notre quotidien. Si on ressent une fatigue reliée à l’actualité, c’est qu’on prend à coeur de s’informer. Si on est affecté par ce que vivent nos amis, c’est parce qu’on se préoccupe d’eux. Si on est fatigué par nos engagements familiaux, c’est parce qu’on prend cette responsabilité à coeur. Elle témoigne d’une forme de porosité au monde, d’une volonté de l’embrasser. Il me semble clair que si rien ne nous choque, ne nous émeut ou ne nous atteint, on est moins drainé. Ce serait faire fausse route, donc, que de complètement évacuer cette fatigue. »

Si la solution à nos épuisements est collective et nécessiterait probablement un changement de paradigme qui n’est pas près d’advenir, le recours le plus réaliste à court terme réside peut-être tout simplement dans nos solidarités. « Le livre circule depuis quelques semaines, et sa réception me réjouit et m’attriste à la fois. On est nombreux à ressentir et à éprouver la même chose. Je pense que le reconnaître et faire preuve d’empathie les uns envers les autres serait un bon point de départ. Parfois, pour qu’un proche se sente mieux, il faut juste lui offrir du soutien, lui demander ce qui l’allégerait, lui envoyer une vidéo de chat. Les amitiés, pour moi, sont très porteuses. Elles n’allègent pas l’épuisement, mais elles en répartissent le poids. »

À boutte: Une exploration de nos fatigues ordinaires

Véronique Grenier, Atelier 10, Montréal, 2022, 88 pages



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