La modération a bien meilleur goût, selon Hélène Buzzetti

Dans «Plaidoyer pour l’extrême-centre», Hélène Buzzetti s’attarde surtout à cette nouvelle droite qu’on a vue émerger durant la pandémie au pays, qu’elle ne cautionne pas, mais qu’elle considère être traitée injustement par ses pairs dans les médias. Un mépris qui a atteint son paroxysme lors du Convoi de la liberté, selon elle. 
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Dans «Plaidoyer pour l’extrême-centre», Hélène Buzzetti s’attarde surtout à cette nouvelle droite qu’on a vue émerger durant la pandémie au pays, qu’elle ne cautionne pas, mais qu’elle considère être traitée injustement par ses pairs dans les médias. Un mépris qui a atteint son paroxysme lors du Convoi de la liberté, selon elle. 

Le convoi des camionneurs ou encore la controverse entourant le mot en n sont autant de manifestations d’une radicalisation des pôles à gauche comme à droite, selon la journaliste Hélène Buzzetti. Un dérapage à l’américaine dont elle s’inquiète, allant même jusqu’à lancer, non pas sans provocation, un Plaidoyer pour l’extrême-centre. Le titre d’un essai court, mais courageux, dans lequel l’analyste politique aborde de front certains tabous, écorchant au passage sa propre profession.

Avant même la sortie de son livre, Hélène Buzzetti s’est attiré des critiques sur les réseaux sociaux. Car à gauche de la gauche, « l’extrême centre » est un terme péjoratif utilisé pour qualifier l’inaction des gouvernements face aux grands enjeux de l’époque. Mais ce n’est pas là qu’Hélène Buzzetti voulait en venir en plaidant pour l’extrême centre. C’est plutôt un clin d’oeil à la montée au pays de ce qu’elle considère comme l’extrême droite et l’extrême gauche, dans l’esprit de revenir à un débat plus apaisé.

« La division au Canada, au Québec, n’est pas ce qu’elle est aux États-Unis. Je ne dis pas qu’on va avoir un Trump canadien demain matin, mais ça reste que c’est inquiétant ce qui se passe présentement. Moi, ce que j’espère, c’est qu’on revienne un peu plus au centre. Je sais qu’historiquement, il y a toujours eu des retours de balancier, on passe d’un extrême à l’autre, puis on revient au centre. Mais quand je vois les Américains, je ne sais pas comment ils vont faire pour se réconcilier. Est-ce que c’est l’exemple que l’on veut suivre ? Je crains qu’il soit trop tard pour remettre le génie dans la bouteille », poursuit celle qui a été correspondante parlementaire à Ottawa pour Le Devoir pendant 22 ans.

Aujourd’hui analyste politique dans les colonnes des quotidiens des Coops de l’information, Hélène Buzzetti constatait depuis plusieurs années une certaine montée des extrêmes de part et d’autre. Mais toute la saga entourant le Convoi de la liberté a été la bougie d’allumage à l’écriture de ce livre. Viendront ensuite l’élection de Pierre Poilievre à la chefferie du Parti conservateur du Canada et l’arrivée au pouvoir de Danielle Smith en Alberta, deux politiciens qu’elle associe à la droite populiste. Et pendant ce temps, la journaliste politique a été témoin d’une certaine gauche qui s’enfermait dans des débats sémantiques et dans la culture de l’annulation.

Les minorités bruyantes

Peut-on parler pour autant de division ? La Coalition avenir Québec a été réélue en octobre avec une majorité historique en nombre de députés. Le clivage souverainiste-fédéraliste ne structure plus la vie politique. Dans les faits, l’électorat québécois ne semble jamais avoir été si peu divisé. À quoi bon alors plaider pour l’extrême centre si les gens s’y trouvent déjà ?

« C’est vrai que le citoyen moyen ne se reconnaît ni dans la gauche identitaire ni dans la droite populiste. Et c’est ce qui explique en partie la popularité de François Legault, parce qu’il a compris le besoin d’une offre politique plus ou moins au centre dans la population. Mais il n’en demeure pas moins que le forum public, lui, est bel et bien alimenté par ces deux extrêmes, qui se répondent l’un l’autre. Et ça remonte tout le monde. Ça crée aussi deux franges de la société qui sont en rupture avec le reste », analyse-t-elle.

Deux franges minoritaires, donc, mais pas marginales, que d’aucuns qualifieront de « woke » d’un côté, et de « complotiste » de l’autre. Des termes sans doute réducteurs, mais toujours est-il qu’Hélène Buzzetti rejette tous les extrêmes. Dans Plaidoyer pour l’extrême-centre, elle s’attarde surtout à cette nouvelle droite qu’on a vue émerger durant la pandémie au pays, qu’elle ne cautionne pas, mais qu’elle considère être traitée injustement par ses pairs dans les médias. Un mépris qui a atteint son paroxysme lors du Convoi de la liberté, selon elle, et qui ne fait qu’alimenter cette droite populiste pourtant honnie.

« Les préoccupations de la droite sont plus écartées des médias. Ses méthodes sont très abrasives, hargneuses : je n’adhère pas à ça du tout. Mais j’essaie de comprendre ce qu’il l’a amenée à être autant en rupture avec la société. J’ai peut-être l’air de prendre son bord, mais je n’essaie que de faire un rééquilibrage. […] De Washington à Paris, en passant par Ottawa, les journalistes n’ont pas su voir Trump, les Gilets jaunes et les camionneurs. Il y a matière à réfléchir », laisse tomber Hélène Buzzetti, qui reconnaît une subjectivité pour la gauche dans les grands médias.

La faute en partie aux médias

Les dérapages de la gauche identitaire ne sont donc pas traités avec autant de sévérité que les excès de la droite populiste. Hélène Buzzetti sait qu’elle ne se fera pas d’amis parmi les journalistes en rabrouant ainsi les médias, mais elle n’y déroge pas, et appuie ses dires par des exemples bien concrets. Elle cite notamment tous ces chroniqueurs qui s’insurgeaient que les opposants aux mesures sanitaires comparent Justin Trudeau à un dictateur. Or, du temps de Stephen Harper, l’ancien premier ministre conservateur était aussi comparé aux pires autocrates par des militants de gauche lors de manifestations. Que disaient les médias à l’époque ? se demande Hélène Buzzetti.

Certes, les journalistes ont tendance à appartenir à une sociologie de gauche. Mais c’est loin d’être la seule raison qui explique ce double standard dans les médias, tient-elle à préciser : « Ce n’est pas nécessairement toujours par conviction. Je ne suis pas en train de dire qu’on est tous des militants woke. Certains thèmes ne sont pas abordés, parce qu’on se dit que ce serait trop compliqué. On a peur de certains groupes. Il y a aussi certains sujets qui demandent du doigté, des nuances, et il nous manque de temps, alors on préfère ne pas y toucher. »

Ce manque de temps auquel font face les journalistes, Hélène Buzzetti le subit au quotidien depuis l’avènement des chaînes d’information, et surtout des réseaux sociaux, qui nécessitent d’être alimentés en nouvelles en permanence. Avec les médias sociaux vient aussi la culture du buzz. Un autre facteur qui alimente la radicalisation, comme ce sont les opinions extrêmes qui attirent le plus de clics.

« Est-ce qu’on a besoin d’aller aussi vite ? Maintenant que la viabilité des médias est un peu mieux assurée grâce aux subventions, est-ce qu’on peut se permettre de ralentir ? » s’interroge candidement Hélène Buzzetti, même si elle sait trop bien que cette surenchère est inextricable.

Plaidoyer pour l’extrême-centre

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