«Projet Polytechnique: faire face»: prendre la haine de front

Les animateurs Marie-Joanne Boucher et Jean-Marc Dalphond, et la réalisatrice Myriam Bertholet
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les animateurs Marie-Joanne Boucher et Jean-Marc Dalphond, et la réalisatrice Myriam Bertholet

Plus de 30 ans après la tuerie de Polytechnique, la violence faite aux femmes et le contrôle des armes à feu demeurent au coeur des préoccupations. Sur le Web, des hommes continuent d’ériger le tueur Marc Lépine en héros, fomentant la haine envers les femmes. Au lieu de les démoniser, les comédiens Marie-Joanne Boucher et Jean-Marc Dalphond sont allés à leur rencontre pour mieux les comprendre et ouvrir le dialogue. De cette démarche est né le balado documentaire Projet Polytechnique : faire face.

« Chaque 6 décembre, on fait des commémorations, on observe un moment de silence. Mais on ne se pose jamais de questions sur notre présent. Il y a des enjeux soulevés par le drame de Polytechnique qui ne sont toujours pas réglés. On a voulu comprendre pourquoi », explique en entrevue Marie-Joanne Boucher.

Le déclic ? Il est survenu il y a quatre ans, lors du 29e anniversaire de la tuerie. Comme chaque année, Jean-Marc Dalphond a écrit sur Twitter le nom des 14 femmes assassinées, parmi lesquelles figurait sa cousine. Mais en 2018, pour la première fois, il a reçu des messages haineux d’admirateurs de Marc Lépine. « On pensait ces femmes intouchables. Mais, finalement, ce n’était pas le cas. »

Les deux comédiens ont ainsi eu l’envie de se replonger dans le drame pour créer une pièce de théâtre documentaire. Pas question de raconter à nouveau la tuerie, comme plusieurs productions culturelles l’ont déjà fait. L’idée était plutôt de s’asseoir avec ceux qu’ils ne comprennent pas, autant ceux qui militent pour moins de contrôle des armes à feu que ceux qui insultent les femmes et admirent Marc Lépine.

« Ça ne sert à rien de fermer les yeux sur la misogynie en ligne ou les groupes masculinistes hyperviolents comme les incels. Ils existent. Il faut faire face à cette réalité », insiste M. Dalphond.

Suivre la démarche

C’est en cours de route qu’a émergé l’idée de créer un balado qui suit leur démarche documentaire, un travail que le public connaît peu. La réalisatrice Myriam Berthelet a directement pioché parmi les longues heures d’enregistrements que le duo accumule depuis 2018, que ce soit leurs échanges, leurs entrevues ou leurs réflexions personnelles.

À travers six épisodes d’une vingtaine de minutes chacun — et un épilogue de 10 minutes —, les auditeurs accompagnent les comédiens à la rencontre du premier policier à être intervenu à Polytechnique le soir du drame, d’amateurs d’armes à feu et de militants pour un plus grand contrôle des armes, mais aussi d’experts comme Léa Clermont-Dion, qui a analysé la misogynie en ligne.

Le duo s’est aussi entretenu avec un homme qui a failli tuer son ex-conjointe à plusieurs reprises, ainsi qu’avec un admirateur de Marc Lépine, renommé Pierre pour le balado.

« La rencontre avec Pierre a été extrêmement difficile. Je suis passé par énormément de questionnements, de remise en question sur la pertinence de le faire. […] J’avais l’impression de cracher au visage de ma cousine et des autres victimes », confie Jean-Marc Dalphond. Ce qui lui a permis de ne pas flancher ? « J’ai compris que je ne rencontrais pas un monstre, mais un humain qui dit des choses monstrueuses. »

« La posture difficile dans ce balado, ça a été de se retrouver sur cette fine ligne entre des émotions contradictoires : avoir une empathie pour ces hommes, mais en même temps dénoncer leurs propos monstrueux. Ne pas les condamner, mais ne pas les excuser non plus », précise Myriam Berthelet.

Sur les planches

Le projet initial, la pièce de théâtre documentaire, sera présenté en salle dans un an presque jour pour jour. Mise en scène par Marie-Josée Bastien et produite par la compagnie Porte parole, la pièce sera jouée par neuf comédiens, dont Marie-Joanne Boucher et Jean-Marc Dalphond.

Une tournée à travers le Québec est déjà prévue et, par la suite, qui sait, peut-être à l’extérieur de la province, espère le duo. « On souhaite aussi aller dans les écoles. On a fait l’exercice, dans notre démarche, de rencontrer des étudiants, et plus de la moitié de la salle n’avait jamais entendu parler de l’attentat de Polytechnique », raconte tristement Mme Boucher.

Ce drame, on ne doit pas l’oublier. C’est pourquoi les deux comédiens travaillent en parallèle sur un projet de boîte de souvenirs qu’ils aimeraient léguer à la Bibliothèque et Archives nationales du Québec. Le concept ? Installer un photomaton lors de chacune des représentations afin que les spectateurs puissent partager, dans l’intimité de cette boîte, leurs souvenirs de la tuerie. Comment ont-ils appris l’existence de l’événement ? Où étaient-ils quand c’est arrivé ?

Une application sera également disponible en ligne pour permettre à tout un chacun de participer à ce projet et contribuer à nourrir la mémoire collective.

Projet Polytechnique : faire face

Réalisé par Myriam Berthelet et produit par Porte Parole, en collaboration avec Picbois Productions et Radio-Canada OHdio. Disponible le 25 novembre sur OHdio

À voir en vidéo