Le strip-tease comme reprise de pouvoir

Dans «Ad-Hoc Dimension», Maxine Segalowitz aborde ses expériences de strip-teaseuse.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Dans «Ad-Hoc Dimension», Maxine Segalowitz aborde ses expériences de strip-teaseuse.

Après sa première création, Sexpectations, présentée en 2017 au festival Fringe, l’artiste Maxine Segalowitz revient avec une nouvelle proposition, Ad-Hoc Dimension, à découvrir à partir du 26 novembre à Tangente. Après plusieurs années à pratiquer l’effeuillage, elle a constaté de nombreuses similitudes entre les codes d’un spectacle « institutionnalisé » et la relation entre une strip-teaseuse et son client. Une observation qu’elle a décidé de mettre en scène.

Sécurité financière, sentiment d’appartenance à une communauté, respect de soi… C’est tout ce qu’a vécu Maxine Segalowitz quand elle a commencé à pratiquer le strip-tease. « J’ai ressenti viscéralement dans mon corps mon autonomisation, mais aussi la valorisation financière de mon temps et de mon travail émotionnel. J’ai beaucoup gagné en confiance grâce à ça », raconte-t-elle.

En effet, en 2015, Maxine Segalowitz se cherche un emploi, son métier d’interprèteen danse n’étant malheureusement pas assez payant. C’est finalement en rendant visite à une amie au club Kingdom, sur Saint-Laurent, qu’elle découvre le métier de strip-teaseuse. Une avenue qui « correspond à ses compétences ». « J’ai travaillé de nombreuses années dans des services de réception, ce qui exige d’être amical et accessible avec des étrangers », explique-t-elle.

Elle ajoute aussi que la séduction est loin d’être nouvelle pour elle. Au contraire, c’est une habitude dans sa vie quotidienne. « Je suis une femme très sociable, j’ai l’habitude qu’on flirte avec moi, et j’ai mes méthodes pour y faire face : soit en les apaisant [les soupirants], soit en les ignorant, soit en les rejetant, ajoute-t-elle. C’est un problème auquel je fais face tous les jours, alors la perspective de gagner de l’argent chaque fois qu’un étranger me drague était attrayante. »

Décriminaliser le travail du sexe

Dès ses débuts, Maxine Segalowitz apprécie son nouveau travail. Elle « danse, organise son emploi du temps comme elle l’entend, travaille avec des amis et gagne de l’argent ». Cependant, tout n’est pas tout rose dans le milieu. « Il y a beaucoup de rejet de la part des clients, et parfois il y a des prédateurs… Les gérants et les videurs, aussi, ne sont pas toujours du côté des danseuses ; c’est aussi un problème. Et puisque le travail du sexe est criminalisé au Canada, c’est parfois difficile de s’y retrouver », explique celle qui prend une pause de ce milieu depuis le début de la pandémie.

« Aucune loi ne garantit la sécurité des strip-teaseuses », affirme-t-elle. De plus, les danseuses sont embauchées en tant qu’entrepreneuses, travailleuses autonomes, et il n’y a aucun taux horaire à respecter pour le bar. « On doit payer un tarif de nuit pour pouvoir travailler dans le club. De plus, on ne peut pas se syndiquer, et il existe de nombreuses autres failles qui créent des espaces où l’on peut être exploitées. C’est un problème », poursuit-elle.

Ainsi, avec sa pièce Ad-Hoc Dimension, Maxine Segalowitz espère faire en sorte que le public plaidera davantage pour la décriminalisation du travail du sexe au Canada. « J’espère que les gens réévalueront ce qu’ils attendent de la sexualité et du sex-appeal, et qu’ils considéreront la performativité de la sexualité comme quelque chose d’accessible à tous, et non comme quelque chose à attendre de certains. Je m’attends également à ce qu’ils considèrent la valeur du travail émotionnel comme un travail qualifié dans toutes les formes d’interactions et qu’ils se demandent s’ils ont des suppositions et des jugements internes sur les travailleurs du sexe », explique-t-elle.

En effet, les strip-teaseuses sont considérées comme des travailleuses du sexe au Canada, même si elles n’ont pas toujours de contact physique avec les clients. Un dialogue s’opère actuellement dans la communauté pour produire une meilleure définition de ce qu’est et n’est pas le travail du sexe.

Maxine Segalowitz a pris comme point de départ de sa création les similitudes entre un spectacle de danse et une performance d’effeuillage. Selon elle, elles sont multiples. « Le public s’attend à une certaine forme de divertissement, ou à une forme prédéterminée de présentation à délivrer. Il y a une écoute profonde de la part du performeur/strip-teaseur pour savoir comment ce qui est présenté est reçu. À partir de là, il y a déjà une négociation ou une conversation pour déterminer qui est chargé de décider de la façon dont la performance est présentée, et ce rôle de pouvoir va et vient à travers la générosité de l’artiste/strippeur vers le public/client », précise celle qui a notamment été l’interprète de Helen Simard, Yannick Desranleau et Chloë Lum ou encore Ingrid Bachmann ou Dora García.

Mme Segalowitz a travaillé plus d’un an pour créer Ad-Hoc Dimension, son premier projet « d’envergure ». Entourée de plusieurs artistes, mais aussi d’organismes et de réseaux de soutien liés au milieu du strip-tease et du travail du sexe, elle a construit un spectacle qui aborde ses expériences d’effeuillage, mais aussi certains malaises. « J’avais mal à l’idée qu’il y ait autant de honte, de stigmatisation et d’hypothèses incorrectes entourant un travail qui existe depuis que le travail est rémunéré », déclare-t-elle.

De plus, elle s’est aussi penchée sur les dynamiques sociales qui animent le milieu. « Elles sont complexes et imbriquées au sein du club : c’est un monde de fantaisies auquel tout le monde participe, clients, personnel, danseurs, lumières, musique, tout… Mais au sein de cette structure fantaisiste, les interactions et les connexions sont très réelles, et on n’en parle pas assez, conclut-elle. Je m’intéresse à cet espace où la fantaisie et la réalité se rencontrent et se mélangent, mais aussi où elles coexistent, côte à côte. »

Ad-Hoc Dimension

Maxine Segalowitz, du 26 au 29 novembre. En programme double à Tangente.

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