«Est-ce qu’un artiste peut être heureux?» L’intelligence sensible d’Arizona O’Neill

Arizona O’Neill présente une première bande dessinée, résultat de douze entretiens avec des artistes, dont Klô Pelgag, Hubert Lenoir, Julie Doucet, Patrick Watson et sa mère, l’écrivaine Heather O’Neill.
Marie-France Coallier Le Devoir Arizona O’Neill présente une première bande dessinée, résultat de douze entretiens avec des artistes, dont Klô Pelgag, Hubert Lenoir, Julie Doucet, Patrick Watson et sa mère, l’écrivaine Heather O’Neill.

Un des lieux communs associés à la création réside dans le fait qu’il vaut mieux être malheureux, que le bonheur émousse le désir de s’exprimer. C’est le sujet qu’a choisi d’explorer l’artiste multidisciplinaire Arizona O’Neill dans Est-ce qu’un artiste peut être heureux ?, une première bande dessinée dans laquelle elle nous présente le résultat de douze entretiens avec des artistes, dont Klô Pelgag, Hubert Lenoir, Julie Doucet, Patrick Watson et sa mère, l’écrivaine Heather O’Neill, autour de cette question fondamentale.

Si ce n’est, évidemment, pas la première fois que cette question est abordée, on peut se demander pourquoi l’autrice avait envie d’aborder ce sujet, maintenant. « J’ai grandi autour des artistes toute ma vie. Ma mère est autrice, j’ai toujours été proche de la scène artistique montréalaise et je voulais faire ce livre avec des artistes, parce que je le suis, moi aussi, et je comprends les émotions des créateurs autour de moi. Je constate que les artistes sont vraiment anxieux et doutent de leur travail, même quand ils ont du succès. Alors, j’avais envie de poser cette question. »

La question du bonheur est, quand même, assez complexe. Cela implique une compréhension de ce que c’est, dans sa forme presque utopique. Est-ce qu’Arizona O’Neill, en s’y intéressant, désirait vraiment une réponse claire ou voulait-elle seulement lancer une discussion ? « Non, je pense que tout le monde a donné une réponse vraiment unique. Moi, j’ai été surprise que les réponses de la plupart des gens à qui j’ai parlé consistaient à s’attarder aux petites choses dans la vie qui t’apportent de la joie, des petites choses du quotidien. Je trouve que les artistes ont une bonne compréhension des émotions qu’ils vivent parce qu’ils doivent les intégrer dans leur travail. Et, ce que je retiens de ces entretiens, c’est qu’il faut arrêter de courir après le bonheur constant et total qui est, en général, inaccessible. Il faut se concentrer sur les petites choses du quotidien qui nous rendent heureux. »

Passer sa vie à l’attendre

Yvon Deschamps en a d’ailleurs fait le sujet d’un monologue, à la fin des années 1960, dans lequel il exprimait l’idée que la meilleure façon de faire fuir le bonheur était de passer sa vie à l’attendre. « Oui, je pense que les mots heureux et joyeux, c’est trop chargé comme terme. Le bonheur, tel que l’on conçoit, c’est une construction sociale, on se met trop de pression. Je pense qu’il faut savoir que ce sentiment existe et c’est là qu’on le trouve. »

Il y a aussi les réseaux sociaux qui participent à cette obsession constante d’être heureux. Ce n’est pas évident de voir tous les gens que nous suivons sur les différentes plateformes nous donner l’impression qu’ils vivent la meilleure soirée de leur vie, alors que nous sommes chez nous, en pyjama, à regarder une série à la télé. « Oui, j’en ai parlé avec l’autrice Daphné B., dans mon livre, et il faut se rappeler que les gens mettent en ligne un personnage, c’est ce qu’on est sur les réseaux sociaux. C’est important de garder en tête que tout ça est faux. »

J’ai grandi autour des artistes toute ma vie. […] Je constate que les artistes sont vraiment anxieux et doutent de leur travail, même quand ils ont du succès. Alors, j’avais envie de poser cette question.

 

Ces discussions auraient pu se faire dans une série balado, par exemple. Or, Arizona O’Neill est avant tout une artiste multidisciplinaire, particulièrement en arts visuels. Il était donc normal, pour elle, de raconter ces rencontres en les illustrant. « C’est une forme que j’aime beaucoup, je pouvais vraiment y mettre toute ma créativité. Chaque entrevue a un style différent que j’ai adapté à la personne avec qui je parlais. Ça me permettait de montrer leur démarche ou leur travail, et c’est une des choses que j’aime beaucoup faire. Par exemple, pour ma discussion avec Pascal Girard ou avec Mirion Malle, j’ai essayé de reproduire un peu leur façon de dessiner. »

Évidemment, il a fallu choisir les artistes avec qui Arizona avait envie de discuter. Est-ce qu’elle les connaissait tous déjà ? Quelle a été leur réaction lorsqu’ils ont su qu’ils auraient à parler de leur conception du bonheur ? « Je ne connaissais pas personnellement la plupart des gens à qui j’ai parlé. Je les ai choisis parce que je trouvais leur discours pertinent et qu’il y avait une profondeur dans leur rapport à leurs émotions. Bien entendu, ce sont des personnes que j’admire. Je suis une fan de tout le monde dans le livre ! »

« Pour la conversation avec ma mère, comme on est vraiment proches, c’était comme la continuité d’une discussion qu’on a souvent, elle et moi. Pour ce qui est de la réaction des artistes à qui j’ai parlé, lorsque je leur demandais ce qui les rendait heureux, il y a, par exemple, Klô Pelgag qui m’a demandé quelques jours de réflexion et qui est revenue avec sa réponse : les huîtres ! Je l’ai d’ailleurs mise en couverture ! »

Et si Arizona O’Neill s’était elle-même interviewée pour son ouvrage, qu’aurait-elle répondu ? Les artistes ont-ils besoin de souffrir pour être pertinents ? « Je pense que c’est une illusion dangereuse qu’il faille être triste pour être créatif, au moment même de la création. Par contre, je pense que tu dois avoir du vécu, tu dois avoir eu de grandes peines, parce que tu dois pouvoir fouiller dans ta vie pour trouver ta palette d’émotions. Mais, au bout du compte, je pense que les artistes sont meilleurs quand ils sont bien au moment de la création. C’est ce que ma mère dit, elle est une bonne artiste parce qu’elle a eu beaucoup de peine durant son enfance, mais maintenant, elle est heureuse et c’est dans sa jeunesse qu’elle va puiser. »

Le bonheur serait-il donc dans l’addition de petits moments au lieu d’être une soustraction de la souffrance ? Ça pourrait faire l’objet d’une deuxième réflexion…

Est-ce qu’un artiste peut être heureux ?

Arizona O’Neill, Publications Zinc, Montréal, 2022, 139 pages

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