Anna Arrobas, un remède à la mélancolie

Anna Arrobas se décrit volontiers comme une personne très sensible à ce qui l’entoure.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Anna Arrobas se décrit volontiers comme une personne très sensible à ce qui l’entoure.

Une musique vraiment triste, énigmatique. C’est avec ces adjectifs sombres qu’Anna Arrobas décrit la dizaine de ballades folk et dream pop teintées de shoegaze du remarquable Made to Touch, un premier album paru en octobre qu’elle s’apprête à présenter sur scène en primeur au Festival Triste.

« Ce genre d’émotion oriente et anime mes chansons, qui ont souvent un lien avec l’amour et le chagrin », confie l’artiste. Selon elle, Someone Waiting serait ainsi le morceau le plus grave, et d’autant plus saisissant, du disque. « J’y raconte le point de vue de quelqu’un qui est en amour, mais conscient que cela ne va pas durer, convaincu que la fin arrive. » Lucide, anxieuse peut-être aussi, Anna Arrobas pense beaucoup à tout ce qui agonise et s’arrête, inéluctablement.

« Tout le monde envisage l’amour comme étant éternel. Est-ce bien vrai ? » interroge-t-elle. Plus encore, la musicienne s’avoue tourmentée par l’avenir et ce qui est susceptible de survenir... à en devenir insomniaque. « Nous sommes conscients que la mort va arriver. Pour certains, comme moi, c’est une bataille de l’accepter. »

Anna Arrobas se décrit volontiers comme une personne fataliste et très sensible à ce qui l’entoure. Mais plutôt que de languir seule dans son coin, celle-ci emploie la tristesse comme un formidable outil de création. « Au lieu de m’abîmer dans un cycle autodestructif, je capture ces émotions et j’essaie d’en faire quelque chose de beau », dit celle qui refuse de concevoir la mélancolie comme un nuage menaçant qui dicterait sa vie.

À ce propos, elle voue une immense admiration à l’artiste allemande de folk Sibylle Baier, dont les compositions évoquent la perte avec une grande maturité. « Son unique album, Colour Green, influence ma musique depuis longtemps. Elle y parle de ressentir la douleur d’avoir perdu quelque chose, d’un amour déjà fini avant qu’il n’ait pu commencer », raconte Anna Arrobas touchée par cette simple évocation.

À l’inverse, elle est tout aussi impressionnée lorsque son public lui signale avoir été ému aux larmes par sa musique. « Je me rends compte que je ne suis pas seule là-dedans et que nous sommes nombreux à avoir vécu des choses difficiles et à nous reconnaître dans la souffrance », croit Anna Arrobas. D’après elle, le fait d’écouter des mélodies tristes lors de moments de déprime est salvateur. « Ça peut paraître drôle de le faire publiquement, mais la musique est une manière de transmettre et de partager ses émotions », poursuit l’autrice-compositrice-interprète.

À l’unisson dans l’obscurité

Le processus même de création de l’album émane d’une période maussade, fortement perturbé par la pandémie, qui se révélera au bout du compte fructueuse. « Au début, je travaillais seule avec mon partenaire Shane Hoy, jusqu’à ce que Pierre Guerineau, aussi connu sous le pseudonyme Feu St-Antoine [Essaie Pas, Marie Davidson & L’Oeil Nu] des Éditions Appaerent, nous invite en studio », se souvient-elle.

À cet instant, le couple fait la connaissance des autres membres du label Jesse Osborne-Lanthier et Asaël R. Robitaille (également musiciens avec Marie Davidson & L’Oeil Nu), qui se joindront au projet d’Anna Arrobas. « Ensemble, nous avons mis beaucoup d’efforts sur l’enregistrement et la production pour embellir ce qui devait initialement être un disque minimaliste », ajoute-t-elle. Être enfermés à cinq dans une petite salle pour jouer dans des circonstances confuses, en temps de confinement, peut donc provoquer du sublime.

Aujourd’hui que le moment est venu de donner vie à Made to Touch devant des spectateurs, Anna Arrobas ne pourrait être plus heureuse. Qui plus est à l’occasion Festival Triste. « J’aime que l’équipe diffuse de l’information sur la santé mentale. C’est essentiel, pourtant c’est la première fois que je vois pareille chose, qu’un événement se concentre sur une émotion a priori négative », indique-t-elle. Et d’insister : « Nous avons tous besoin de la tristesse. »

Bien qu’elle ait du mal à l’admettre, Anna Arrobas est une artiste nerveuse, qui a le trac. « On sent de la fébrilité dans ma voix quand je chante sur scène. C’est une manière de relâcher mes émotions », conclut-elle. De transformer le laid en beau, aussi.

Embrasser la nostalgie

La première édition du Festival Triste, qui a lieu du 24 au 26 novembre dans le Mile End, est l’occasion pour le public de plonger la tête la première dans les eaux troubles du spleen. Les « soirées électristes » verront notamment le cinéaste Xavier Dolan endosser le rôle de DJ au côté de la comédienne Catherine Brunet le temps d’une nuit qui promet d’être larmoyante.

Si la musique est le point d’orgue de la manifestation, les festivaliers pourront par ailleurs assister à plusieurs projections de films, dont Le Tombeau des lucioles d’Isao Takahata et Certain Women de Kelly Reichardt au cinéma Moderne. Les mots de huit auteurs et autrices prendront également vie lors du cabaret de poésie Vagalâme le 26 novembre au Nouvel Établissement, tandis que la pianiste Lysandre Ménard les accompagnera avec des oeuvres de Chopin, Brahms ou encore Ravel.

Anna Arrobas avec Kee Avil et SEULEMENT

Le 26 novembre à 20 h à l’église Saint-Denis dans le cadre du Festival Triste



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