Maylis de Kerangal, tisserande du détail

L’autrice Maylis de Kerangal lors du lancement de son livre «Un archipel. Fiction, récits, essais.» à la librairie Gallimard
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’autrice Maylis de Kerangal lors du lancement de son livre «Un archipel. Fiction, récits, essais.» à la librairie Gallimard

Le prix de la revue Études françaises est une bibitte un peu spéciale dans le milieu littéraire francophone. Décerné en principe tous les deux ans, il souligne une contribution exceptionnelle à la réflexion sur la littérature et l’écriture de langue française, et récompense un roman, un essai ou un recueil inédit offert en exclusivité aux Presses de l’Université de Montréal, qui financent le prix. C’est ainsi que la première édition de L’homme rapaillé (1970) de Gaston Miron a vu le jour, et, plus récemment, Ces voix qui m’assiègent… en marge de ma francophonie (1999) d’Assia Djabar, L’étreinte des vents (2009) d’Hélène Dorion et À l’intérieur de la menace (2019) de Marie-Claire Blais.

Cette année, le comité a choisi de souligner le travail de l’écrivaine française maintes fois primée Maylis de Kerangal en récompensant le recueil Un archipel. Fiction, récits, essais. Le volume, qui s’ouvre sur Rouge, une novella inédite, est composé de 22 textes, récits et essais parus entre 2007 et 2022, d’abord publiés dans une vingtaine de revues et de journaux différents.

« Lorsque les directeurs de la revue, Stéphane Vachon et Marie-Pascale Huglo, m’ont approchée, je manquais de temps pour écrire un livre entier, raconte l’écrivaine rencontrée par Le Devoir dans le cadre du lancement du recueil à Montréal. J’ai donc composé cette courte histoire [Rouge], à laquelle ils m’ont proposé d’ajouter une anthologie de quelques textes écrits sur une quinzaine d’années, dans l’objectif d’offrir un point de vue sur une oeuvre dans son entièreté. »

Le titre Un archipel provient par ailleurs de cette impression d’unité et de composition qui émane de ces textes a priori distincts et disparates, qui relèvent tous d’un investissement égal sur le plan de la langue, de la littérature et de la pensée. « Tous font revenir une même recherche, un même questionnement, une continuité de tentatives ; tous se parlent les uns aux autres. Échos, remous, sillages, leurs vibrations communes concourent dès lors à activer la notion de paysage, centrale dans mon travail », écrit l’autrice en introduction.

Quelques pages révélatrices

Rouge, qui en serait l’île principale, réunit en quelque 50 pages tout ce qui fait la force de l’écriture de Maylis de Kerangal, détaillé et analysé dans les essais subséquents ; l’ouverture d’un espace dans lequel se conduisent des corps, un foisonnement de détails où fourmillent politique, social et sentiments, un intérêt marqué pour le monde du travail et celui de la jeunesse, un phrasé en mouvement qui crée une nouvelle temporalité.

La novella raconte une journée dans la vie d’une jeune femme nouvellement arrivée à Paris, qui cumule les petits boulots et « esquive tout ce qui durcit les contours d’une place » dans le monde. Lorsqu’elle accepte un poste d’hôtesse dans une agence, elle se retrouve à l’hippodrome, affublée de l’uniforme rouge et standardisé d’une « femme moderne », à accueillir et servir la haute société, venue parier sur le cheval le plus rapide.

Sous la plume de Maylis de Kerangal, l’hippodrome se fait microcosme, théâtre d’un clivage entre les classes sociales et les générations, symbole de ce jeu que sont la vie et la destinée, exemple de la réinvention de soi qu’exigent souvent un espace et ses codes.

On y retrouve toute l’importance qu’accorde l’autrice aux lieux pour faire advenir la littérature, pour trouver les noms qui seront l’essence de la musicalité et de la phonétique de ses phrases. « Tant que je n’ai pas les noms, j’ai l’impression que le livre ne peut pas exister. Les livres engendrent des espaces, des cartes spectrales. Les anthroponymes se tissent aux toponymes pour bien saisir une époque, un propos, et deviennent une matière qui joue comme un excitant de l’imaginaire du livre, et me permet d’entrer dans l’espace du texte. »

Le microcosme du travail

Rouge est aussi un rappel de la posture essentielle qu’occupent les travailleurs et leur univers respectif dans l’oeuvre de Maylis de Kerangal — qu’on pense aux ouvriers de Naissance d’un pont (prix Médicis, 2010), aux infirmiers de Réparer les vivants (2014) ou aux artistes d’Un monde à portée de main (2018). Pour chacun de ces milieux, elle enquête, fouille, triture, se rend sur le terrain pour trouver un langage, un point de départ qui éveille les puissances de son imaginaire.

« Je suis intéressée par la question des gestes et des rituels ; ce qu’on pense devant une toile vierge, comment on choisit ses pinceaux, la fonction des produits qu’on utilise… Le roman est un espace qui me permet de m’approcher, voire de m’immerger dans des mondes auxquels je n’ai pas accès dans la vie — des mondes sociaux, professionnels, langagiers, techniques et symboliques desquels j’ai une vision assez floue et assez simple au départ. J’aime que le livre m’emmène dans cette complexité, qu’il me permette d’amasser un langage, des lexiques techniques qui sont souvent laissés sur les marges des chemins littéraires, puisqu’ils sont associés à la laideur, au matérialisme et à la rugosité. J’aime le côté résistant et hérissé de ces mots. »

Ce souci du détail, ce perfectionnisme de la description permettent à la romancière d’entrer en intelligence avec le monde, de rendre compte de sa nature dissonante et embrouillée, de creuser ses altérités, de tendre vers le savoir et la connaissance. « Je suis à rebours de cette idée selon laquelle un roman devrait permettre une évasion ou un divertissement. Au contraire, je veux qu’il me ramène dans le monde dans lequel je vis, qu’il me le révèle. Pour moi, chaque détail est comme une prise sur un mur d’escalade, qui me permet de m’éloigner d’un langage aplati par les lois du marché, pétri de clichés psychologiques, pour mieux rendre compte du côté trouble et nuancé du monde. Je plaide pour une littérature qui résiste à la standardisation. » De ce fait, elle fait naître un questionnement intime qui soulève par sa rigueur du politique et du social. « Je n’aime pas que la politique fasse office de discours en littérature, qu’elle soit dépeinte par des personnages classifiés, gentils ou méchants. Je tends à ce que ce soit la forme qui lui donne naissance, qu’on l’appréhende à travers un corps transi, fatigué ou ignoré. »

Un archipel. Fiction, récits, essais

Maylis de Kerangal, Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, 2022, 256 pages

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