Le petit guide du tapis rouge

Une seule personne s’occupe de poser les 280 mètres carrés du tapis rouge du Gala de l’ADISQ.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Une seule personne s’occupe de poser les 280 mètres carrés du tapis rouge du Gala de l’ADISQ.

Qu’ont en commun Hubert Lenoir, Kim Kardashian, Charles III et le pape François ? Ils ont tous déjà foulé un tapis rouge. Réservée aux invités d’honneur, cette moquette d’apparat et d’apparences est un incontournable des décors des galas et des grandes cérémonies. Mais d’où vient cette tradition ? Pourquoi déroule-t-on encore le tapis rouge ? Dernier texte d’une série de quatre.

Un tapis rouge, c’est un décor de bienvenue, le signe qu’on honore nos invités. C’est une mise en scène d’entrée vers un événement quand cette entrée devient elle-même un spectacle. Comment réussir son tapis rouge ? En le pensant comme un trajet et en répondant aux différents besoins de ses participants — les artistes, les médias, les caméras, les micros, le grand public. Quelques trucs.

Au Québec, depuis la fin du Gala Artis, les événements culturels à tapis rouge les plus importants sont la remise des prix Gémeaux ou le Gala de l’ADISQ. Comme aux États-Unis, on déroule ici le tapis rouge pour les premières de films et aussi pour les premières de comédies musicales à Montréal, au théâtre St-Denis.

Chez nous, les célébrités sortent — historiquement et aujourd’hui — du petit écran plus souvent que du grand, comme le mentionne Pierre Barrette, directeur de l’École des médias de l’UQAM. Pas étonnant, donc, que les lancements d’émissions et de séries télévisées commencent à utiliser l’apparat, que ce soit au lancement du Three Pines, de Louise Penny, ou à celui de la série de Sophie Deraspe, Motel Paradis, au Festival du Nouveau Cinéma.

Louer ou acheter ?

C’est toutefois la soirée de l’ADISQ qui demande le plus de moquette : 280 mètres carrés de tapis carmin, pour former un couloir de 3,70 mètres de large en pleine Place des Arts, de la salle Maisonneuve jusqu’à Wilfrid-Pelletier.

Quatre-vingt-seize bollards et rubans rouges le cernent. Johanne Lavoie, directrice logistique en événements culturels et médiatiques, a la responsabilité de le faire poser. C’est elle qui a fait mettre le premier tapis rouge pour l’ADISQ, il y a environ 30 ans, et qui s’occupe aussi de ceux des Olivier, des Gémeaux et de Québec Cinéma.

Cette année, l’ADISQ a décidé d’acheter son tapis rouge. « Avant la pandémie, la location était vraiment abordable, explique Mme Lavoie. Là, les prix se sont mis à monter », voire à tripler, selon les informations du Devoir. Un seul homme suffit pour s’occuper de la pose.

« Pour l’ADISQ, il a commencé à installer les tapis à 7 h 30 le matin, et je pense qu’il a terminé vers 14 h, raconte Mme Lavoie. Il est seul. Pour le désinstaller, il fallait libérer l’espace tôt, alors il a commencé à 6 h. À 8 h, quand je suis arrivée, il était en train de rouler le dernier tapis. À 9 h, tout était fini : les tapis enroulés, scotchés, étiquetés. »

Après la pose des tapis viennent la technique et, surtout, les éclairages. Comme le tapis rouge est essentiellement un événement de production d’images, l’environnement doit aider le travail des caméras. Les photographes sont d’ailleurs surélevés : sur de petites scènes, dans l’ombre, ils attrapent la lumière des vedettes.

La toile photo

Un tapis rouge, « c’est un trajet, en fait », poursuit Mme Lavoie, « parce qu’il y a une ligne d’attente pour la prise de photo devant la toile. Il faut la dessiner, la ligne, pour qu’il n’y ait pas de congestion, que ça roule, que ce soit facile. On a 1 h 30 pour passer tous les artistes à la toile photo, et faire toutes les entrevues et photos sur le tapis. »

C’est une des spécificités des tapis rouges du Québec : chaque photographe a son petit moment pour croquer le portrait de la vedette, même quand on trouve « deux ou trois rangées de photographes sur 4,50 à 6 mètres de large », explique Martin Alarie, pigiste pour Le Journal de Montréal.

Alors qu’à Los Angeles ou à Cannes, tous les photographes cliquent en même temps, crient ou s’habillent spécialement pour attirer l’attention — et jouent parfois littéralement du coude pour avoir le meilleur angle — , ici, « l’un après l’autre, on fait nos photos. Comme on se connaît tous, même quand il y a du monde, ça se passe bien », soutient M. Alarie.

Cela joue aussi du coude parmi les journalistes qui couvrent les tapis rouges, souligne Catherine Beauchamp, qui anime la webtélé Le tapis rose de Catherine et est aussi collaboratrice au 98,5 FM.

 

À Montréal, les artistes sont bons joueurs, les médias se respectent. La compétition se fait surtout ressentir à Toronto ou aux États-Unis. « L’organisation hiérarchique des médias est aliénante et encourage ça aussi, note Mme Beauchamp. À Toronto, les médias québécois sont placés aux trois quarts du tapis. Rendus là, soit les artistes sont tannés, soit ils n’ont plus le temps de répondre. »

Alors, il ne reste plus que sa voix et son audace pour se démarquer. « Moi, je parle fort, ça m’a déjà nui à Toronto, confie l’animatrice. Je me suis fait débarquer à deux reprises du tapis parce que ça dérangeait que j’interpelle les artistes ou que je prenne ma place pendant un scrum. Mais tu dois te démarquer si tu veux repartir avec du contenu. »

Rêver l’avenir

Tout est réfléchi sur un tapis rouge. Et celui qui dessine le chemin pour Radio-Canada depuis trois ans, c’est Alexis Laurence, directeur artistique à son compte. « C’est très technique, en fait… Il y a un ordre, une chronologie serrée. C’est presque un déambulatoire. J’essaie que ça reste fluide. » Le plus difficile, croit-il, c’est de rendre un environnement comme celui de la Place des Arts scintillant . Au défi des tapis rouges extérieurs s’ajoutent les aléas météo.

Comment vont évoluer les tapis rouges au Québec ? On peut presque entendre M. Laurence soupirer au téléphone. « En ce moment, j’ai juste l’impression que mes paramètres sont très techniques. Une fois qu’on a mis le tapis, il ne reste plus beaucoup de possibilités. Ça vient avec les moyens financiers — c’est plate de ramener à ça, mais on n’a pas ici de gros budgets ou de gros commanditaires, comme aux Oscar. »

« Je ne me suis jamais donné le droit de réinventer tout ça. » Reste que s’il le pouvait, M. Laurence aimerait « amener plus de folie » sur ses tapis rouges, avec des objets scéniques, des éléments de décor flamboyants, qui donneraient plus de glamour. « Ce qu’on fait en ce moment, ça fonctionne. »

« Ce qui m’impressionne, ajoute M. Laurence, c’est l’attitude assumée de certaines vedettes d’ici ; la façon dont certaines jouent le jeu. Il y en a qui contrôlent davantage leur environnement, et d’autres qui arrivent devant les appareils photo et sont vraiment à l’aise, avec cette prestance… » La phrase reste en suspens. Cette prestance de vedette, comprend-on.

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