Le tapis rouge, ou l’art de se faire voir

« Les tapis rouges, c’est LA plus grosse vitrine pour les créateurs de mode », affirme Philippe Denis, chargé de cours à l’École supérieure de mode de l’UQAM.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir « Les tapis rouges, c’est LA plus grosse vitrine pour les créateurs de mode », affirme Philippe Denis, chargé de cours à l’École supérieure de mode de l’UQAM.

Qu’ont en commun Hubert Lenoir, Kim Kardashian, Charles III et le pape François ? Ils ont tous déjà foulé un tapis rouge. Réservée aux invités d’honneur, cette moquette d’apparat et d’apparences est un incontournable des décors des galas et des grandes cérémonies. Mais d’où vient cette tradition ? Pourquoi déroule-t-on encore le tapis rouge ? Deuxième et troisième textes d’une série de quatre.

Paillettes, couleurs criardes, froufrous et talons hauts : sur les tapis rouges des grands galas du Québec, les vedettes osent de plus en plus porter des tenues tape-à-l’oeil dignes des podiums de mode. Une façon d’encourager des designers d’ici, mais aussi de faire parler d’eux en s’assurant une place dans les médias.

« Où avez-vous trouvé votre tenue ? » « Ça vient de quel designer ? » Ces questions sont devenues monnaie courante sur les tapis rouges. Et celui de l’ADISQ, début novembre, n’a pas fait exception à la règle.

Si certains artistes roulent des yeux en les entendant, d’autres s’empressent d’y répondre. « Mon costume vient d’Atelier 1200, une compagnie montréalaise. Ça fait deux ans que je collabore avec eux, explique le chanteur Corneille. Moi, ça me plaît de faire de la pub à des créateurs d’ici. J’y tiens beaucoup. »

Ce texte est publié via notre section Perspectives.

Lisa LeBlanc n’a pas non plus manqué l’occasion, lors de sa traversée du tapis rouge, de louanger le « travail extraordinaire » de son amie Geneviève Bouchard, qui avait fabriqué sa tenue étincelante mauve et or.

« Ça fait partie du jeu, de porter des trucs qu’on ne porterait pas autrement, renchérit Pierre Lapointe. C’est à ça que ça sert, un tapis rouge. […] C’est devenu un exercice de mode. » Pour le gala de l’ADISQ, l’artiste était vêtu de noir lustré de la tête aux pieds, de grosses lunettes et de chaussures ornées de dents blanches. Une tenue signée par le Belge Walter Van Beirendonck, l’« un des designers les plus osés des 30 dernières années », précise-t-il.

Si les tapis rouges québécois ne sont pas aussi glamour que ceux des Oscar, du gala du Met ou encore du Festival de Cannes, le chanteur constate ces dernières années que les artistes d’ici font de plus en plus appel à des créateurs pour ce type d’événement. « Pourquoi ne pas profiter de notre tribune pour leur donner plus de visibilité ? »

Coup de pouce aux designers

« Voir une de mes créations portée sur un tapis rouge, ç’a été un tournant dans ma jeune carrière », lance d’emblée le créateur de mode Tristan Réhel, diplômé de l’École supérieure de mode de l’UQAM il y a tout juste deux ans.

En 2021, la rappeuse Marie-Gold — qui suivait son travail sur les réseaux sociaux — lui a commandé une robe sur mesure pour le tapis rouge de l’ADISQ. « Elle n’avait même pas de billet pour le gala. L’idée, c’était de faire notre propre tapis rouge à côté et de se faire remarquer. Ç’a fonctionné », raconte-t-il.

Il faut dire que la robe de la chanteuse avait de quoi attirer les regards et faire des jaloux. Une robe mauve flamboyante, volumineuse, avec une longue « traîne de princesse ». Sur celle-ci était inscrit « Baveuse City 2022 », en référence à l’album que Marie-Gold était sur le point de lancer.

« En mode, c’est toujours une histoire de compromis entre budget et visibilité. Est-ce que le budget qu’on te propose — souvent bas — en vaut la peine pour la visibilité que ça va t’apporter ? Je pense que cette fois-ci on a été gagnants tous les deux. »

Kardashian en Monroe : briller et s’enfarger dans le tapis rouge

Au gala du Met 2022, Kim Kardashian avait fait une entrée spectaculaire en portant la robe faite sur mesure pour Marilyn Monroe dans laquelle l’icône avait chanté en 1962 Happy Birthday Mr. President à John F. Kennedy.

Mme Kardashian a dit sur le tapis rouge qu’elle avait fait une diète radicale de trois semaines pour entrer dans ladite robe et qu’elle avait dû mettre des gants blancs pour l’enfiler. Elle n’a porté celle-ci que quelques minutes, pour les photographes, en étant suivie à chaque pas par un conservateur spécialisé. Les photos ont voyagé dans les médias à vitesse grand V.

Mais, dans les jours suivants, Mme Kardashian a essuyé un ressac. D’abord, pour avoir promu un régime radical. Ensuite, pour avoir porté un artéfact fragile de l’histoire de la mode. Enfin, parce qu’un spécialiste l’a accusée d’avoir causé des dommages irréparables à la tenue, qui vaudrait aujourd’hui autour de 10 millions de dollars.

Plusieurs personnalités ont eu le coup de foudre pour la robe du designer, qui s’est vu offrir des contrats avec de grandes vedettes. L’animatrice et productrice Julie Snyder l’a invité sur le plateau de son émission La semaine des 4 Julie et a commandé une robe sur mesure pour l’occasion. La chanteuse Ingrid St-Pierre porte également l’une de ses créations sur la pochette de son récent album.

« Les tapis rouges, c’est LA plus grosse vitrine pour les créateurs de mode », affirme Philippe Denis, chargé de cours à l’École supérieure de mode de l’UQAM. « Ça a plus de valeur que ta création soit portée par une personne connue dans un événement ultramédiatisé que sur une mannequin inconnue dans un magazine de mode. La star, en portant ta création, endosse ta vision et tes valeurs. Elle te donne une part de légitimité et fait rayonner ton talent. »

Coup de pub des artistes

Évidemment, la collaboration entre Tristan Réhel et Marie-Gold a aussi été gagnante pour la rappeuse : sa photo s’est retrouvée partout dans les médias, ce qui lui a permis de parler de son nouvel album en plus de décrocher à la dernière minute des billets pour le gala de l’ADISQ et de fouler le vrai tapis rouge.

Faire un coup d’éclat vestimentaire pour faire parler de soi, Pierre Lapointe le fait depuis des années. « Je me suis rendu compte que je payais des fortunes pour faire la publicité de mes shows dans les journaux, alors que lorsque j’arrive à l’ADISQ avec un kit qui fait parler, pour le prix de mon kit, je suis partout pendant quatre ou cinq jours et on parle de ma tournée. Un artiste un petit peu wise va jouer cette carte-là. »

Les vedettes hollywoodiennes l’ont aussi bien compris. Pensons à la robe faite de viande portée par la chanteuse Lady Gaga aux MTV Video Music Awards de 2010 ou encore à la robe Versace verte de Jennifer Lopez lors des Grammy Awards en 2000, au début de sa carrière.

Dérives de l’image

Cette importance accordée à l’image des vedettes ne vient toutefois pas sans inconvénient, surtout aux États-Unis, note VK Preston, professeure d’histoire à l’Université Concordia. Car quand on joue avec l’extravagance, la limite entre le beau et le laid, entre le faux pas et le coup d’éclat, est très mince. Certaines vedettes s’y enfargent comme dans les fleurs du tapis.

Après les grandes soirées de tapis rouges, les listes des plus belles et des pires robes fleurissent dans les médias, avec des critiques souvent cruelles à l’appui. « C’est une occasion de commenter de manière assez violente l’apparence des artistes. On les scrute d’un regard impitoyable. »

D’après Mme Preston, le tapis rouge est comme un test pour les artistes afin de déterminer qui a l’approbation publique de briser les règles. On pourrait ici l’illustrer par un certain tollé maison : lorsque Safia Nolin est montée sur la scène de l’ADISQ en 2016 en portant un t-shirt à l’effigie de Gerry Boulet.

« Le tapis rouge est aussi un moment où les stars peuvent être “remises à leur place” par une part du public, en fonction de leur âge, de leur poids, de leur apparence. » Et les conclusions de ce jugement social sont peu cohérentes. Il n’est pas rare, par exemple, de retrouver une même tenue sur les listes des pires et des plus belles robes, précise la professeure.

« Mais, au Québec, il n’y a pas une armée sur Twitter qui les attend pour juger et pour dire how shitty they look in their jeans [à quel point ils ont l’air déguenillés dans leurs jeans], ajoute-t-elle. C’est plus intéressant comme modèle artistique et comme façon de traiter nos artistes. Avoir une économie plus petite, qui ne tourne pas autour d’événements comme les tapis rouges, est meilleur pour se concentrer sur le travail artistique. »



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