Dérouler le tapis rouge, d’Homère à l’ADISQ

Tapis rouge du gala de l'ADISQ, à la Place des Arts
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Tapis rouge du gala de l'ADISQ, à la Place des Arts

Qu’ont en commun Hubert Lenoir, Kim Kardashian, Charles III et le pape François ? Ils ont tous déjà foulé un tapis rouge. Réservée aux invités d’honneur, cette moquette d’apparat et d’apparences est un incontournable des décors des galas et des grandes cérémonies. Mais d’où vient cette tradition ? Pourquoi déroule-t-on encore le tapis rouge ? Troisième texte d’une série de quatre.

Que ce soit à Cannes ou aux Oscar — ou plus modestement aux galas de l’ADISQ et des Gémeaux —, c’est surtout pour les reines et les rois du showbiz que l’on déroule de nos jours le tapis rouge. La tradition vient de très loin : à l’origine, seuls les dieux de l’Olympe pouvaient fouler ces tapis, qui coûtaient une fortune à teindre. Désormais, Hubert Lenoir et Kim Kardashian, le pape François, Fouki, Ginette Reno, Billie Ellish ou Charles III sont dans la cérémonieuse lignée de ceux qui ont marché sur ces tapis rouges.

« Mais je me permets une question : ça vient d’où, cette tradition du tapis rouge ? » a demandé Isabelle Racicot en entrevue avec Le Devoir, qui souhaitait connaître son expérience comme animatrice de l’avant-gala de l’ADISQ. Mme Racicot est une habituée des tapis rouges, de Los Angeles à Cannes, des Grammys aux Gémeaux.

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

Dans l’histoire récente, on sait que le tapis rouge réapparaît aux États-Unis en 1821 sous les pas du président James Monroe. À partir de là, il redevient un classique du luxe. Il s’étend dans les trains, en première classe, puis dans les cérémonies et galas. Les Oscar, qui existent depuis 1929, l’adoptent en 1961. Cannes, dont la première édition eut lieu en 1946, le déroule pour la première fois en 1984.

Petit tapis rouge, petit tapis gris

Avant ? C’est une histoire de couleur, le tapis rouge, tissée à l’évolution des pigments et des teintures. « Le rouge est la première couleur que l’homme a dominée », indiquait l’historien Michel Pastoureau lors d’une conférence à la Maison de l’histoire de Genève en 2016. C’est la couleur noble du feu, explique-t-il, et celle du sang. C’est la reine des couleurs, la couleur archétypale. Elle deviendra la couleur des rois.

Or, ce riche rouge là n’est pas le vif écarlate auquel on pense aujourd’hui. La teinte était alors extraite de mollusques marins appelés les pourpres, du genre murex. « Une très large gamme de nuances avait pu être perçue et désignée comme “pourpre” par les anciens », lit-on dans Les arts de la couleur en Grèce ancienne… et ailleurs (Peeters).

« Dans l’état présent de conservation des textiles archéologiques retrouvés dans les dépotoirs, [la pourpre] s’étend de gris mauve à des violets presque noir, en passant par des rouges violacés ou des roses vifs. »

La quantité de travail requise pour produire la couleur tient de l’histoire de pêche et de la recette de bisque. Pline l’Ancien racontait : « On extrait le précieux liquide des plus grands pourpres, après avoir ôté la coquille ; on écrase les plus petits, vivants, avec leur coquille ; il faut pour cela qu’ils dégorgent leur suc. » Une expérience menée en 1908 a conclu qu’il fallait utiliser 12 000 murex pour produire 1,4 gramme de pigment.

Chère à produire, cette pourpre rouge devient rapidement synonyme de richesse et de beauté.

De pourpre, d’or et de rouge

Riches, rois et empereurs s’empareront de la pourpre pour ressembler aux dieux. Les notables égyptiens drapaient leurs morts de pourpre sous Ramsès II. À l’époque romaine, les tissus pourpres gagnèrent en popularité chez les femmes malgré leurs prix. Jules César (100-44 av. J.-C.) voulut même en restreindre l’utilisation.

Fut un temps où, à Rome, l’empereur était le seul à pouvoir porter de la pourpre, à pouvoir se vêtir du rouge de son époque. On sait au moins un condamné à mort pour avoir défié cette loi.

Le rouge est la première couleur que l’homme a dominée

 

Avec le temps, les pigments évoluent : on fabrique du rouge botanique avec la garance, du rouge insecte avec le kermès. Mais la grande « démocratisation » du rouge découle directement de la colonisation des Amériques, comme le rappelle VK Preston, professeure à l’Université Concordia. Au Mexique, un autre insecte — la cochenille — attire l’attention des Espagnols. Une fois écrasé, le petit insecte donne un rouge vif, un carmin fabuleux. Il sert encore aujourd’hui à colorer les aliments et les cosmétiques. Au XVIIIe siècle, « recueillir de la cochenille, c’est recueillir de l’or » , selon le naturaliste Nicolas-Joseph Thiéry de Menonville.

Utiliser des teintes et teintures pour honorer les gens provient d’une tradition riche et longue, comme le rappelle Mme Preston. Et les tapis font eux aussi partie d’une grande tradition européenne de gloire. « On en rapportait comme trésors et butins, des Croisades, par exemple. Ça fait partie d’une longue histoire des inégalités », estime la spécialiste en histoire de la performance.

« Le tapis rouge, c’est l’honneur », résume Diane Pacom, professeure émérite en sociologie de l’Université d’Ottawa. « Marcher sur ce tapis nous démarque des autres, de ceux qui ne le foulent pas. C’est un signe et une représentation d’une classe, de groupes sociaux. Et pour fouler ce tapis, il faut des attributs : être habillé d’une certaine façon, chaussé d’une certaine façon — on ne va pas marcher dessus en “gougounes”, non, ça prend des escarpins de plusieurs centaines de dollars ! Il y a eu ce transfert avec la laïcisation : le star-system relève aussi, symboliquement, de la royauté, dont la tradition des tapis rouges découle. »

Vous êtes ici

Et au Québec ? « C’était mon 39e gala de l’ADISQ cette année, sur 44. Je me souviens de mes premiers galas ADISQ, à l’aréna Maurice-Richard : il n’y avait pas de tapis rouge », raconte Johanne Lavoie, directrice logistique en événements culturels et médiatiques. « On essayait de créer des entrées un peu glamour. On se faisait remarquer par des bollards et des éclairages. Mais ça fait au moins une vingtaine d’années qu’on a ajouté les tapis rouges… Je dirais même plus, trente », dit celle qui les fait dérouler aussi désormais pour les Olivier, les Gémeaux et Québec Cinéma, où les foulent nos rois et reines du rire et de l’écran.

Les élus et les diplomates d’ici sont aussi des habitués du tapis rouge.

À l’Assemblée nationale, il n’y a pas de guide du décorum pour savoir qui a droit au tapis. « De façon générale et selon nos pratiques, le déploiement se fait lors de l’accueil officiel d’un chef d’État, d’un président d’Assemblée législative ou lors de funérailles d’État », a répondu la direction des communications. Au Protocole du gouvernement du Québec, l’usage est semblable. Récemment, la secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie, Louise Mushikiwabo, a eu droit au tapis rouge.

Du côté de Rideau Hall et de la résidence de la gouverneure générale, le tapis rouge « est utilisé lors de cérémonies d’accueil avec honneurs militaires pendant une visite d’État ou une visite royale ». Il sert aussi à « indiquer aux dignitaires où se placer pour recevoir les honneurs et saluts militaires dictés par le protocole ».

Le tapis rouge en littérature

Dans l’Iliade d’Homère (VIIIe siècle av. J.-C.), Achille fait tendre un lit de pourpre pour Priam. Eschyle écrit en 458 av. J.-C. une vraie « scène de tapis rouge » dans Agamemnon. Sa reine Clytemnestre exige des servantes qu’elles jonchent le sol de tapis, un « passage de pourpre » pour souligner le retour de son mari après 10 ans de guerre. Agamemnon refuse : « N’attire pas sur moi le mauvais oeil avec ces étoffes sur mon / Chemin ; ce sont les dieux qu’il faut honorer de la sorte / Fouler ces merveilles, moi un mortel / Je ne puis le faire sans aucune crainte ; je l’affirme / Il faut me traiter comme un homme, pas comme un dieu. »

Avec Annabelle Caillou et Dave Noël



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