Pierre Brassard et l’appel de la scène

Avant de dire oui au Rideau vert, Pierre Brassard n’avait qu’une seule véritable expérience sur scène, la pièce «Garçon !» en 2019.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Avant de dire oui au Rideau vert, Pierre Brassard n’avait qu’une seule véritable expérience sur scène, la pièce «Garçon !» en 2019.

Pierre Brassard ne cache pas être habité par une certaine nervosité à quelques jours de la première de 2022 revue et corrigée du Rideau vert. Cette première participation à la série de spectacles de fin d’année lui donnera-t-elle la piqûre de la scène ? L’humoriste-animateur-comédien-dessinateur caresse depuis longtemps un projet de premier one-man-show, mais chaque chose en son temps, tempère-t-il.

Malgré ses 35 ans de carrière, l’ex-Bleu poudre est beaucoup plus à l’aise sur un plateau de télévision que sur les planches, lui qui est déjà apparu dans pas moins de sept Bye bye. « C’est plus stressant qu’un Bye bye. Dans les deux cas, il y a des sketchs qui peuvent être coupés, qui peuvent tomber à la dernière minute, qui peuvent être ajoutés. Mais Revue et corrigée, il ne faut pas perdre de vue que c’est sur scène. C’est débile ! Il y a une urgence qui est plus grande. C’est un marathon d’une heure et demie chaque soir, alors que le Bye bye, oui, il y a des textes à apprendre, mais on ne tourne qu’une seule fois », illustre-t-il.

Avant de dire oui au Rideau vert, Pierre Brassard n’avait qu’une seule véritable expérience sur scène, la pièce Garçon ! en 2019. Pourtant, lorsqu’on lui a proposé cet été de se joindre à la distribution de 2022 Revue et corrigée, c’est sans hésitation qu’il a répondu par l’affirmative. L’occasion était trop belle pour faire ce dans quoi il excelle : incarner des personnages délirants et imiter des personnalités connues.

Le Rideau vert ne veut laisser aucun indice sur les acteurs de l’actualité qui seront parodiés durant cette rétrospective de l’année. Mais d’ores et déjà, on peut s’attendre à ce que Pierre Brassard prenne les traits de Pierre Bruneau, l’une de ses imitations fétiches, pour souligner le départ à la retraite du vénérable chef d’antenne de TVA cette année.

La peur du risque

Si Pierre Brassard est aussi juste lorsqu’il imite Pierre Bruneau, c’est sans doute parce qu’il aurait pu lui aussi devenir un présentateur vedette. L’anecdote a été racontée à peu près dans chacune des entrevues qu’il accorde, mais pour rappel : Pierre Brassard visait une carrière de journaliste « sérieux » au sortir de ses études au cégep de Jonquière en art et technologie des médias. Mais sa vie bifurque complètement en 1987, lorsqu’il remporte la finale des auditions Juste pour rire.

Le chemin est tout tracé pour une carrière d’humoriste de scène, mais la nouvelle chaîne TQS mettra rapidement le grappin sur lui. Avec100 Limite, il deviendra l’une des têtes d’affiche du Mouton noir. Les projets télé s’enchaîneront ensuite, et le premier one-man-show est sans cesse remis aux calendes grecques depuis.

« Ça a jalonné toute ma carrière finalement. Avec les Bleu poudre, ça avait passé proche, mais finalement, on nous a offert une émission de radio. De temps en temps j’en parle, sans que ce soit nécessairement une ambition. Je sais que personne ne m’en réclame non plus. Mais de plus en plus, je reçois des messages de gens qui me demandent quand je vais faire mon premier spectacle », relate Pierre Brassard, qui a commencé à écrire ici et là quelques numéros.

Je vais peut-être finir par le faire un jour [le spectacle solo], mais honnêtement, je ne sais pas. Tout ce que je fais, à la télé et à la radio, c’est beaucoup de travail. Mais la scène, c’est de la virtuosité. Dans Revue et corrigée, il y a des auteurs, d’autres acteurs… Je me sens soutenu.

Il est même allé récemment tester du matériel à Terrebonne. La réaction a été positive, mais quelque chose continue de le freiner. Comme une peur de ne pas être à la hauteur. De trop s’éloigner de sa zone de confort.

« Je vais peut-être finir par le faire un jour, mais honnêtement, je ne sais pas. Tout ce que je fais, à la télé et à la radio, c’est beaucoup de travail. Mais la scène, c’est de la virtuosité. Dans Revue et corrigée, il y a des auteurs, d’autres acteurs… Je me sens soutenu. Dans un one-man-show, je sais qu’il y aurait aussi des gens pour m’entourer, mais quand même, j’aurais beaucoup de compromis à faire », craint Pierre Brassard, qui paraît tout d’un coup envahi d’un grand sentiment d’insécurité.

Les temps changent

Au jour d’aujourd’hui, c’est au micro de La journée (est encore jeune) qu’il a le plus l’impression d’être dans son élément. Après avoir surtout donné dans un style plus absurde, voire champ gauche, avec Marc Labrèche dans les dernières années, La journée (est encore jeune) lui permet aussi de renouer avec l’humour caustique de ses débuts avec les Bleu poudre. Dans 100 Limite, puis à Taquinons la planète, Pierre Brassard et ses acolytes prenaient plaisir à frôler les limites de l’acceptable. Pierre Brassard aime toujours jouer sur cette ligne, mais il sait trop bien que le seuil de tolérance est moindre qu’à l’époque des Bleu poudre.

« Je me suis assagi dans les dernières années et j’ai envie de revenir à ce que j’étais. Mais je comprends aussi que les codes ont changé. Quand les Bleu poudre ont commencé, il y avait RBO. La table était mise pour l’humour bête et méchant. C’était aussi l’époque de Piment fort, où ça bitchait en masse. On n’avait pas de retenue, on ne se posait pas de questions. On faisait des blagues sur les rumeurs d’homosexualité de certains joueurs du Canadien. On ne pourrait plus faire ça aujourd’hui », fait-il remarquer, sans nostalgie ni remords.

Il ne regrette pas d’avoir plombé le mariage de Michèle Richard dans son costume de Raymond Beaudoin. Son personnage de reporter fantasque, l’ancêtre d’Infoman, est également célèbre pour être venu au bout de la patience de Pierre Elliott Trudeau, ce qu’assume parfaitement Pierre Brassard, même si cela lui a valu un coup de pied dans les roubignoles de la part de l’ancien premier ministre.

Il convient cependant que Raymond Beaudoin est allé trop loin avec Céline Dion en évoquant sa relation avec René Angélil à l’époque où l’histoire d’amour entre la chanteuse et son gérant était un secret de Polichinelle dans le milieu artistique, mais qu’elle n’avait pas encore été dévoilée au grand public. En 1994, l’équipe de Taquinons la planète aurait rêvé que Raymond Beaudoin renchérisse et s’invite au mariage de René et Céline, mais Pierre Brassard a refusé par pudeur. Trois ans avant que Céline interprète la chanson-thème de Titanic, Raymond Beaudoin avait frappé son iceberg.

« Les gens me demandent souvent si Raymond Beaudoin va revenir. Il pourrait peut-être exister sur les réseaux sociaux, mais à la télévision, je ne pense pas. Mettons que je m’inviterais dans des lancements comme dans le temps, les gens aujourd’hui demanderaient un droit de regard. Peut-être que c’est possible, on ne sait pas tant qu’on ne l’a pas fait, mais c’est sûr que ce serait compliqué », appréhende-t-il.

Le déguisement de Raymond Beaudoin est toujours rangé quelque part chez lui, au fond d’une garde-robe. Comme pour son premier one-man-show, Pierre Brassard ferme la porte à l’idée de ressortir Raymond Beaudoin des boules à mites, mais pas à double tour.

2022 revue et corrigée

Textes de Nicolas Forget, Alexina Gilbert, Luc Michaud, Justine Philie, Dominic Quarré, Odrée Rousseau.
Mise en scène : Natalie Lecompte. Avec Pierre Brassard, Benoit Paquette, Monika Pilon, Marie-Ève Sansfaçon, Marc St-Martin.
Au théâtre du Rideau vert, du 22 novembre au 7 janvier.

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