Tapis rouge, entre promotion, fête et malaise

Le 6 novembre dernier, chanteurs et musiciens ont foulé le tapis rouge avant d’assister au 44e Gala de l’ADISQ.
Photo: Valerian Mazataud Le Devoir Le 6 novembre dernier, chanteurs et musiciens ont foulé le tapis rouge avant d’assister au 44e Gala de l’ADISQ.

Qu’ont en commun Hubert Lenoir, Kim Kardashian, Élisabeth II et le pape François ? Ils ont tous déjà foulé un tapis rouge. Réservée aux invités d’honneur, cette moquette d’apparat et d’apparences est un incontournable des décors de galas et des grandes cérémonies. Mais d’où vient cette tradition ? Pourquoi déroule-t-on encore le tapis rouge ? Premier texte d’une série de quatre.

Symboles de prestige et de reconnaissance, les tapis rouges sont autant convoités que redoutés par les artistes, qui s’y retrouvent bien souvent comme sur un fil en équilibre entre promotion, glamour, fête… et malaises.

« J’ai plus de stress à venir sur un tapis rouge qu’à faire un show devant 50 000 personnes », confiait le rappeur FouKi, début novembre, quelques minutes avant d’assister au 44e Gala de l’ADISQ, un des plus gros événements à tapis rouge au Québec. « C’est un petit peu malaisant. »

Dérouler le tapis rouge pour des invités de marque lors de grands événements culturels et politiques est une tradition très ancrée dans les sociétés occidentales. Le 6 novembre dernier, chanteurs et musiciens devaient ainsi marcher sur une centaine de mètres de tissu vermeille pour entrer dans la salle Wilfrid-Pelletier. Séparés par des grilles, réclamés d’un côté par les fans et leur appétit de selfies, happés de l’autre par une centaine de journalistes, blogueurs et youtubeurs micros et appareils photo à la main, les artistes étaient au centre de tous les flashs. Un bref instant de gloire, qui semblait une éternité pour certains.

Avec leur sourire, leur bonne humeur et leur démarche pleine d’assurance, la majorité des vedettes interpellées ont admis ressentir un mélange de « stress » et de « malaise » à se prêter à ce fameux rituel d’avant gala, qui vole souvent le show.

« Moi, je fais de la musique, j’aime mieux être dans les oreilles des gens que dans leurs yeux », a répondu Étienne Coppée. Le vainqueur des Francouvertes 2021 vivait son premier tapis rouge. « [On] m’avait prévenu que c’est une grande mascarade. Ça n’a pas de sens, ce n’est pas la vraie vie », souligne le jeune artiste, qui n’avait qu’une envie : retrouver son réflexe d’enfant et se cacher sous une table. « Je pense que ça sert à rappeler aux gens qu’il y a des gens connus qui réussissent mieux qu’eux. Je ne suis pourtant pas plus spécial que vous, je suis juste habillé chic, c’est la seule chose qui change en ce moment. »

Davantage habituée à traverser cette haie d’honneur, la chanteuse acadienne Lisa LeBlanc préférait rire de la situation. « C’est toujours bizarre, mais heureusement, ça passe très vite. […] Et j’ai une cape, aujourd’hui, donc ça va bien », a-t-elle blagué, faisant référence à sa tenue qui lui donnait le sentiment d’être une superhéroïne.

« Qui portez-vous ? »

En plus de la gestion de leur image, les artistes font souvent face à toutes sortes de questions des représentants des médias.

« Ta vie, c’est-tu d’la marde encore aujourd’hui ? C’est probablement la question qui me fait le plus chier ! » lance Lisa LeBlanc, dont la chanson Aujourd’hui, ma vie c’est d’la marde a connu un franc succès il y a une dizaine d’années.

Corneille, lui, ne supporte plus qu’on lui demande de décrire son album en une phrase. « Arrêtez avec cette question, on ne sait jamais quoi dire. »

L’animatrice Isabelle Racicot, qui a longtemps couvert les tapis rouges pour l’émission Flash, à TQS, avant de commencer à les animer dernièrement sur ICI Télé, le reconnaît : les questions ont longtemps été « insipides » et se résumaient à demander à l’artiste qui a signé sa tenue. « Tu as tellement peu de temps pour entrer en profondeur et tu veux en même temps jaser. Tu veux garder ça un peu “hop la vie !”, aussi », explique-t-elle, précisant être aujourd’hui bien plus à la recherche de « contenu pertinent » et moins « frivole ».

Mais avec l’augmentation du nombre de youtubeurs et de blogueurs à couvrir les tapis rouges, certaines questions continuent d’irriter les artistes. Alicia Moffet, par exemple, a dû s’habituer à se faire demander si elle aura d’autres enfants, une question qu’elle trouve « trop personnelle ».

La chanteuse assure néanmoins « adorer » fouler les tapis rouges. « J’adore me poupounner avant, me faire maquiller, coiffer. On se met beaux, c’est une belle soirée, c’est positif. »

Pour l’interprète de Tous les cris les S.O.S. Marie-Denise Pelletier, c’est également une belle occasion de rencontrer le public et de se retrouver entre artistes.

Grande visibilité

Malgré le stress et le malaise qu’il peut engendrer, le tapis rouge donne une visibilité sur laquelle personne ne peut cracher, admettent les artistes interrogés, même les plus réfractaires à l’exercice. « C’est important, même si ce n’est pas mon activité préférée, reconnaît FouKi. C’est le temps de voir ce qu’il s’est fait dans le milieu durant l’année, de parler de nos projets. »

J’ai plus de stress à venir sur un tapis rouge qu’à faire un show devant 50 000 personnes

 

« Le tapis rouge nous permet pendant 24 à 48 heures, voire une semaine, d’être partout, partout, partout, ajoute l’artiste Pierre Lapointe. S’il n’y avait pas de tapis rouge, on serait dans quelques journaux qui couvrent le Gala et sans plus. Là, on va être sur je ne sais combien de blogues. Alors, oui, on parle beaucoup de tes vêtements, mais chaque fois, on parle de musique aussi, ça aide à faire rayonner les artistes. »

Le tapis rouge permet de plus aux artistes qui n’auront pas la chance de monter sur scène pour être couronnés pendant le Gala de tout de même prendre la parole. Une occasion en or notamment pour les artistes de la relève qui souhaitent se faire connaître, souligne Isabelle Racicot, qui animait l’avant-gala sur ICI Télé. « Comment ils se sentent en performance devant les gens de l’industrie ? C’est quoi les rêves qu’ils veulent réaliser dans la prochaine année ? Il y a tellement à découvrir sur eux », soutient-elle.

« C’est sûr qu’il y a un côté voyeur, ajoute l’animatrice. Tu veux voir les vedettes arriver, comment elles sont habillées, comment elles se présentent. L’image est importante, on ne va pas se le cacher. »

Avec Catherine Lalonde

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