À la rescousse du milieu de l’humour après #MoiAussi

Pierre-Michel Tremblay, qui a commencé sa carrière comme auteur pour le Groupe sanguin à la fin des années 1980, a travaillé par la suite avec le nec plus ultra de l’humour au Québec, de Jean-Michel Anctil aux Denis Drolet, de Marc Labrèche à Jean-Thomas Jobin.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Pierre-Michel Tremblay, qui a commencé sa carrière comme auteur pour le Groupe sanguin à la fin des années 1980, a travaillé par la suite avec le nec plus ultra de l’humour au Québec, de Jean-Michel Anctil aux Denis Drolet, de Marc Labrèche à Jean-Thomas Jobin.

Le milieu de l’humour en mène large au Québec. Sur scène, mais aussi à la télévision, à la radio, sur les réseaux sociaux et même au cinéma, les humoristes se font omniprésents. C’est trop au goût de certains, qui espèrent que la « dictature du rire » va enfin prendre fin après les scandales successifs des dernières années. Face à ce désamour, le scripteur Pierre-Michel Tremblay ressentait le besoin de corriger certaines perceptions dans un court essai à paraître mardi, comme pour rétablir la réputation de l’industrie dans laquelle il évolue depuis plus de 35 ans.

Pierre-Michel Tremblay, qui a commencé sa carrière comme auteur pour le Groupe sanguin à la fin des années 1980, a travaillé par la suite avec le nec plus ultra de l’humour au Québec, de Jean-Michel Anctil aux Denis Drolet, de Marc Labrèche à Jean-Thomas Jobin. Dans Les divagations d’un scripteur solitaire, il reconnaît la toxicité qui fut longtemps inhérente au milieu, mais il met en garde contre la tentation du « tous pourris ». Cet ouvrage est surtout une réflexion tout en nuance sur les errements du passé et sur l’avenir de l’humour post-Rozon.

« Je suis très content que notre piédestal soit ébranlé. Ce n’était pas bon que ce soit devenu une institution qui se prenne trop au sérieux. Si les fous qui rient des rois deviennent eux-mêmes des rois, qui seront les fous qui vont rire de ces fous qui se prennent pour des rois ? […] Mais parfois, quand j’entends certaines critiques sur le milieu de l’humour, je trouve ça très monolithique. Il y avait un besoin d’apporter quelques nuances », résume Pierre-Michel Tremblay en entrevue au Devoir.

La chute ?

Il en a entre autres contre le roman de Jean-Philippe Baril Guérard Haute démolition, immense succès de librairie, dans lequel le milieu de l’humour est dépeint comme un monde malsain, ravagé par des personnages narcissiques et obnubilés par la gloire. Un milieu où la culture du viol est systémique, où les entreprises de gérance paient les victimes pour acheter leur silence.

Dans Les divagations d’un scripteur solitaire, Pierre-Michel consacre un chapitre au complet à répondre à Haute démolition, qui sera sous peu adapté en série télévisée. « J’ai trouvé qu’on généralisait beaucoup. Le milieu de l’humour n’a quand même pas été le seul qui a été touché par # MeToo », rétorque-t-il, ne contestant en rien les qualités littéraires du livre, ne niant pas non plus que les éléments décrits dans le roman ont réellement existé.

Jean-Philippe Baril Guérard n’a tout de même pas inventé l’affaire Rozon ni les allégations visant Julien Lacroix et Philippe Bond. Une succession de scandales qui ont plombé la réputation de l’industrie de l’humour depuis cinq ans. Après avoir régné en roi et maître sur le divertissement au Québec, le milieu de l’humour connaîtra-t-il le même sort que l’Église catholique, désacralisée par toutes sortes d’histoires d’agressions sexuelles ?

Pierre-Michel Tremblay sourit lorsqu’on fait le parallèle, sans doute boiteux, entre les deux institutions. L’auteur humoristique n’est jamais loin. Ce court livre de moins de 150 pages recèle d’ailleurs maintes boutades et maints autres clins d’oeil imagés qui forcent à tout le moins un rictus.

Blague à part, c’est sur un ton relativement sérieux qu’il répond à la question : « La différence entre l’Église et le milieu de l’humour, c’est que le milieu de l’humour a fait son introspection. Tout n’est pas parfait, mais les choses sont en train de changer. On reconnaît nos torts. Je n’ai pas l’impression que l’Église a fait le même travail. »

Promouvoir la diversité

Cet ancien professeur à l’École nationale de l’humour ne manque pas de souligner l’arrivée de femmes depuis quelques années, en écriture comme sur le devant de la scène. On est loin de ses débuts avec le Groupe sanguin lorsqu’on proclamait sans gêne qu’une femme était moins drôle qu’un homme. Une aberration qu’il dénonce dans ce livre composé en écriture inclusive, tout en demeurant soucieux de ne pas s’approprier le ressenti des femmes. Ce vieux de la vieille autoproclamé, qui tente sobrement de se poser en allié, se réjouit aussi que des efforts aient été faits pour promouvoir la diversité et assainir les conditions de travail.

Je suis de la gang qui trouve ça correct de surveiller ce qu’on dit. C’est une responsabilité de prendre la parole. Il faut penser au poids des mots, aux conséquences de nos blagues.

Une nouvelle génération d’humoristes émane. Finie « l’ère des blagues d’hommes blancs hétérosexuels parlant constamment d’eux-mêmes debout devant un micro ». C’est comme ça qu’il décrit, non sans une pointe d’humour, la période phare de Juste pour rire. Une époque que plusieurs autres vétérans regrettent. Nombreux sont ceux qui en ont contre ce politiquement correct qui restreint l’espace de liberté des auteurs en humour. Mais Pierre-Marc Tremblay refuse d’être de ceux qui se plaignent « qu’on ne peut plus rien dire ».

« Je suis de la gang qui trouve ça correct de surveiller ce qu’on dit. C’est une responsabilité de prendre la parole. Il faut penser au poids des mots, aux conséquences de nos blagues », glisse cet ancien scripteur d’Un gars, une fille, qui reconnaît volontiers que certains sketchs de la série culte ne sont plus au goût du jour.

La ligne invisible

Être auteur en humour, c’est d’abord et avant tout être conscient que tout ce qu’on écrit ne sera pas éternel. « L’humour vieillit très mal », souligne Pierre-Michel Tremblay, qui n’éprouve pas pour autant de regrets par rapport à ses anciens projets. Comment regretter lorsque l’on est d’emblée détaché ?

Certains croient échapper à cette date de péremption en adoptant pour mantra le sempiternel « rire avec et non contre ». Foutaise, estime l’auteur des Divagations d’un scripteur solitaire. Si cette formule répétée ad nauseam était vraiment appliquée, l’humour au Québec serait bien ennuyeux. Il faut assumer cette part de méchanceté dans le rire.

« Le rire contre, le rire moqueur, il existe, et il est important. On a besoin de ce rire-là. Infoman, quand il rit des candidats un peupicpic” aux élections, c’est un rire très moqueur. Mais c’est bien fait, parce qu’il choisit bien sa cible. Il faut toujours bien choisir sa cible. Je ne sais pas où exactement dresser la ligne, mais moi, par exemple, je me demande toujours si c’est dégradant, si c’est raciste, si c’est sexiste… Si c’est plus offensant que drôle, elle est là, ma limite », confesse celui qui écrit également pour le théâtre.

Dans ce milieu, il sait trop bien que l’humour a tendance à être jugé avec mépris. Un regard qu’il tente tant bien que mal de changer en intellectualisant comme il le peut son principal gagne-pain avec cet essai. Un ouvrage qui prend parfois la forme d’un livre sur l’histoire de l’humour, remontant au temps des Grecs, à la Révolution industrielle, et même à la Poune !

On en trouvera toujours pour qualifier l’humour d’art mineur. Peut-être, mais son rayonnement reste majeur. Autant s’y intéresser de plus près.

Les divagations d’un scripteur solitaire: À propos d’humour

Pierre-Michel Tremblay, Somme toute, Montréal, 2022, 146 pages

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