«The Crown», saison cinq: le crépuscule des dieux

Comme ce fut le cas de son vivant, Diana, incarnée par la remarquable Elizabeth Debicki, éclipse tout le monde à chaque apparition, y compris la souveraine.
Netflix Comme ce fut le cas de son vivant, Diana, incarnée par la remarquable Elizabeth Debicki, éclipse tout le monde à chaque apparition, y compris la souveraine.

Que les monarchistes craignant que The Crown offre un portrait peu flatteur du roi Charles III à l’époque où son mariage avec Diana, princesse des coeurs, allait vers sa fin, se calment. La cinquième saison ne dévoile rien que la presse dite sérieuse et les journaux à potins n’avaient révélé dans les années 1990. Comme le laisse entendre la chanson Bittersweet Symphony (The Verve, 1997) dans la bande-annonce, c’est sur une note douce-amère et mélancolique que se joue cette saison, où l’excellente Imelda Staunton prête ses traits à la regrettée souveraine.

Succédant à l’altière Claire Foy (saisons 1 et 2) et à l’impériale Olivia Colman (saisons 3 et 4), l’inoubliable interprète de la faiseuse d’anges Vera Drake et de la terrifiante Dolores Umbridge campe une reine Élisabeth vulnérable. L’oeil humide, l’air morose, elle constate les ravages du temps sur ses traits, sa silhouette et sa mémoire. Philippe (Jonathan Pryce), qu’elle a épousé plus de 45 ans auparavant, s’éloigne d’elle et a trouvé réconfort auprès d’une femme de 30 ans sa cadette, Penny Knatchbull (Natascha McElhone). Cette intrigue voulant que le duc d’Édimbourg ait pu être infidèle est, entre autres, à l’origine des hauts cris poussés par les proches et les admirateurs des Windsor.

Rappelons qu’avant d’être proposée sur Netflix, la cinquième saison a suscité bon nombre de commentaires négatifs. En plus de réclamer qu’on accole le mot fiction à la série dans une lettre envoyée au Times, l’actrice Judi Dench jugeait que The Crown faisait preuve de « sensationnalisme grossier », tandis que l’ex-premier ministre britannique John Major, avantageusement personnifié par Jonny Lee Miller (le Sick Boy de Trainspotting), la qualifiait de « tonneau d’absurdités ».

Même si son créateur, Peter Morgan, n’a jamais caché que The Crown est un drame inspiré de faits réels, Netflix n’a eu d’autre choix que d’ajouter cet avertissement sur la page d’accueil de la série : « Cette reconstitution fictionnelle inspirée de faits réels relate l’histoire de la reine Élisabeth II et les événements politiques et personnels qui ont façonné son règne. »

Empire vétuste

 

À l’encontre des précédentes, la présente saison est davantage axée sur la vie intime des Windsor que sur des faits historiques et politiques. Sans être relégués à la figuration, le premier ministre conservateur John Major et son successeur Tony Blair (Bertie Carvel), chef du Parti travailliste, sont beaucoup moins présents que l’ont été le « Vieux lion » et la « Dame de fer ». On les voit surtout s’entretenir avec le prince Charles (Dominic West) qui veut les convaincre que le royaume a besoin d’un monarque en phase avec son époque.

Ces scènes ont d’ailleurs provoqué la colère de Major, qui nie avoir eu de telles conversations avec celui qui aura dû attendre encore trente ans pour accéder au trône. Vrais ou faux, ces tête-à-tête entre le prince de Galles et les premiers ministres servent très bien le récit mélancolique au cours duquel la reine devra faire ses adieux à l’un des symboles de la monarchie, le navire Britannia, lequel effectuera son dernier voyage lors de la rétrocession de Hong Kong à la Chine.

Toujours aussi minutieuse dans sa recréation d’époque, la série est cette fois portée par une lumière crépusculaire, dont les éclats déposent une patine sur les décors somptueux où les personnages paraissent plus isolés, plus coupés du monde que jamais. Toussant de plus en plus, toujours un verre à la main, la princesse Margaret (Lesley Manville) a perdu un peu de sa superbe. En renouant avec le capitaine Peter Townsend (Timothy Dalton), qu’elle n’a pu épouser parce qu’il était divorcé, elle comprend amèrement que les mentalités n’ont guère évolué à Buckingham.

À quelques reprises, la série rappelle que le respect des conventions sociales entraîne parfois des conséquences malheureuses, voire tragiques, en remontant dans le temps afin de raconter l’agonie de Wallis Simpson, pour qui Édouard VIII abdiqua, et l’exécution du tsar Nicolas II, cousin du roi George V, avec sa famille — le réalisateur Christian Schwochow n’a d’ailleurs pas lésiné sur les détails sanglants pour relater les derniers instants des Romanov.

L’épisode consacré aux liens entre la couronne d’Angleterre et la Russie, où apparaît un Boris Eltsine (Anatoliy Kotenyov) rustre et méprisant envers la famille royale, sert de saisissant contrepoint à celui intitulé Mou-Mou. Réalisé par Alex Gabassi, cet épisode raconte l’ascension de Mohamed Al-Fayed (Salim Daw), père de Dodi Al-Fayed (Khalid Abdalla), dernier amant de Diana, et à son amitié avec Sydney Johnson (Jude Akuwudike), valet d’Édouard durant 30 ans. Aux yeux de l’ambitieux Égyptien et du raffiné Bahamien, rien ne surpasse l’Empire britannique.

Cette année-là

Se déroulant de 1991 à 1997, la cinquième saison de The Crown illustre cruellement le poids de la couronne sur le destin des Windsor. Impuissante, Élisabeth assiste au déclin de la monarchie et à l’éclatement des mariages de trois de ses enfants, ainsi qu’aux scandales sexuels en découlant… dont le « tampongate ». Ayant choqué la bienséance à l’époque, la conversation entre Camilla Parker Bowles (Olivia Williams) et Charles prend ici l’allure d’une conversation coquine entre deux amants qui rient.

De moins en moins populaire dans le coeur des Britanniques, la reine montre alors un visage plus humain — au grand dam de la reine mère (Marcia Warren) — au terme de l’année 1992, l’annus horribilis, peu après l’incendie du château de Windsor. Le plan final nous la montre brisée, bien loin de l’image de la souveraine souriante des dernières années.

Comme ce fut le cas de son vivant, Diana, incarnée par la remarquable Elizabeth Debicki, éclipse tout le monde à chaque apparition, y compris la souveraine, avec les pièces les plus mémorables de sa garde-robe, dont la fameuse revenge dress. Celle par qui le scandale arrive se retrouve au coeur des scènes les plus captivantes, que ce soit la rédaction du livre d’Andrew Morton (Andrew Steel), l’entrevue à la BBC avec Martin Bashir (Prasanna Puwanarajah) ou ses prises de bec avec Charles — on ne peut en dire autant de sa liaison avec le fade Dr Khan (Humayun Saeed).

Émouvante, à défaut d’être la plus palpitante, la cinquième saison met longuement la table pour la sixième saison, dont le tournage a brièvement été interrompu en septembre par respect pour la reine. S’il y est question de l’accident fatal de Diana et Dodi Fayed, la dernière saison devrait se terminer sur une note plus lumineuse avec la rencontre entre le prince William et Kate Middleton.

The Crown, saison 5

★★★ 1/2

Sur Netflix

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